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lundi, 29 août 2016

Zaman France, c’est terminé

Zaman France, qui connaît ? au moins 5 millions de Français, ceux qui allaient sur le site du magazine destiné au départ aux Turcs, de nationalité ou d’origine vivant en France.
Aujourd’hui, comme tous les abonnés, je reçois la dernière lettre électronique.
Ses premières phrases : « C'est avec regret et tristesse que nous annonçons à nos lecteurs la fin de la parution papier et Internet de Zaman France. La violence du climat politique actuel en Turquie et la tournure inquiétante qu'ont prise les événements ne permettent plus, en effet, à notre rédaction d'accomplir correctement son travail journalistique au vu des risques sécuritaires grandissants qui pèsent actuellement sur nos abonnés et nos lecteurs, ainsi que ceux qui frappent plus spécifiquement les membres de la rédaction de Zaman France. »

Un journal ou site d’information qui disparaît, c’est toujours triste. Lorsque c’est en raison d’un « déferlement actuel de haine et de violence », c’est inquiétant.

vendredi, 10 juin 2016

Les ambitions RSE d'Econocom

Le spécialiste en conseil de transformation digitale des entreprises intègre la stratégie « RSE » de Responsabilité sociétale des entreprises dans ses objectifs de développement.
Pour cela, le groupe fondé par Jean-Louis Bouchard s'est doté d'un baromètre conçu à partir d'indicateurs RSE et publié deux fois par an.
Intitulée « One world for all, now! », la stratégie
Le baromètre se compose d’une douzaine d’indicateurs qui représentent les grands objectifs de sa politique RSE « One world for all, now! » 2016-2017.
Treize thématiques prioritaires ont été définies, de l'exigence à l'égard des fournisseurs au soutien à l'entreprenariat, en passant par l'aménagement des sites et la collaboration RSE avec les six plus grands clients d'Econocom.
 

mercredi, 01 juin 2016

Investisseurs financiers, inondations et article 173

Pour la Seine, les crues sont trentenaires. Les inondations que subissent nos concitoyens s'inscrivent dans des phénomènes "naturels" récurrents qui ne sauraient aujourd'hui être imputés au réchauffement climatique.
En revanche, elles sont un avertissement pour ce qui nous attend avec la montée des températures et, amis lecteurs, je vous soumets ici un rappel d'une conférence à laquelle j'avais assisté en mai 2015, à l'Unesco à Paris.

Henri de Castries, alors patron d’Axa, premier assureur mondial et donc l’un des plus grands investisseurs institutionnels français, exprimait alors sa conviction : « un monde à +2 °C pourrait encore être assurable, un monde à +4 °C ne le serait certainement plus ».

En économie, seul ce qui est mesurable compte. A partir du moment où un assureur affirme qu’une hausse des températures de plus de 4 °C l’empêcherait de faire son métier, alors les bouleversements climatiques entrent dans la danse financière.
Cette affirmation ne relève pas de l’idéologie ou de l’affrontement climato-sceptiques contre écologistes. Elle tient aux faits : les bouleversements du climat entraînent pour les assureurs des coûts insupportables : les probabilités de sinistres dus aux inondations, aux orages et autres sécheresses augmentent à un rythme bien plus élevé que les primes d’assurances.Et les financiers –investisseurs en actions ou obligations quel que soit le cadre, Sicav ou contrat d’assurance- l’ont compris avant le grand public. Les énergies fossiles comme le charbon ou le pétrole coûtent, sur le long terme, plus qu’elles ne rapportent. Du coup, l’indice boursier du secteur américain du charbon a chuté de 96 % entre la mi 2011 et la fin 2015. En France, l’an dernier, déjà 20,5 milliards d’euros ont été investis dans le « bas carbone ».
Cela dans la droite ligne du « Montreal Pledge » de 2014 dans lequel les grands acteurs de la finance se sont engagés à évaluer et publier l’intensité carbone de leurs investissements. Parmi les signataires français, Axa, Caisse des Dépôts, Erafp, FRR, Humanis, Ircantec…

Si les financiers se désengagent de plus en plus du secteur fossile, en France ils y sont, aussi, incités par l’article 173 de la loi de transition énergétique.
Il s’applique à la soixantaine d’investisseurs institutionnels –caisses de retraite, mutuelles, assureurs…- dont le bilan dépasse les 500 millions d’euros. L’article n’est pas très contraignant. Il leur demande une description qualitative de leur prise en compte des enjeux climatiques, la quantification de leur contribution à la transition énergétique et l’intégration des critères ESG -environnementaux, sociétaux et de gouvernance- dans les politiques d’investissement.
Nous vivons dans un monde où l’argent est devenu la mesure de toute activité humaine. Pour une fois, on s’en réjouira…

 

jeudi, 14 avril 2016

La dérive des coûts des opérations militaires extérieures de la France

Atalante, Barkhane, Corymbe, Daman, Sangaris, de très beaux noms pour les missions difficiles des soldats français à l’étranger. Ils sont plus de 7 000 à l’étranger. Pour quel coût ? 1,2 milliards d’euros environ en 2015.
Si l’on ajoute à ce prix celui de l’opération Sentinelle de sécurisation de la France métropolitaine, le budget global de la Défense dépasse les 50 Milliards d’euros.
Aussi, en liaison avec la cour des Comptes, la commission des finances du Sénat travaille-t-elle actuellement sur la dérive des coûts des opérations militaires extérieures ou OPEX. Les crédits affectés aux armées seront accrus de 3,8 milliards d’euros d’ici 2019 mais ne devraient pas être suffisants.
Le rapport devrait être publié en juin mais on sait déjà quelques faits : les recours à la « cavalerie » sont estimés plus onéreux que le renouvellement du parc tout en soulevant des questions de souveraineté, comme par exemple le recours, durant l’opération Serval, à des avions ukrainiens affrétés par le biais d’une compagnie canadienne ou encore la fusion entre Nexter Systems, ex GIAT, et l’allemand KMW qui a conduit à l’abandon de la fabrication de munitions légères. Ce n'est pas un point anecdotique : les fusils Famas, autrefois connus pour leur fiabilité, connaissent aujourd'hui des problèmes de fiabilité, tandis que des retards d'approvisionnement ont été subis en 2014...
Les sénateurs s’inquiètent aussi des pertes de savoir-faire industriel induite par l’abandon, en 2013, du projet de lancement d’un deuxième porte-avions, la construction du Charles-de-Gaulle ayant débuté il y a plus de vingt-cinq ans ou encore celles, plus larges, dans l’élaboration de véhicules 4x4, qui ont conduit à l’achat de Ford rangers.
L'indépendance, c'est bien, encore faut-il en avoir les moyens...

vendredi, 17 juillet 2015

Notre-Dame des Landes : le tribunal de Nantes rejette tous les recours

Je ne connais pas le fond du dossier sur l'aéroport de Notre-Dame des Landes qui doit desservir Nantes et la Bretagne.
Depuis plusieurs années, il est l'objet d'oppositions très fermes, parfois violentes, de certains riverains et d'activistes venus de toute l'Europe. Au point que les travaux sont arrêtés depuis presque trois ans et ce malgré le soutien les Chambres de commerce des Pays de la Loire et de Bretagne et des opposants au survol de l'agglomération nantaise.
Si j'écris sur ce sujet aujourd'hui, c'est que le tribunal administratif de Nantes a rejeté tous les recours des opposants, validant les autorisations de travaux données par la Préfecture de la Loire-Atlantique. Sont donc légaux la construction l'aéroport et de la desserte routière, l'autorisation donnée à la société concessionnaire Aéroports du Grand Ouest.
Les opposants au projet restent cependant vent debout et déposent déjà leurs appels contre la décision du tribunal.
Ce qui est emblématique dans ces batailles, c'est avant tout la perte de toute confiance dans l'Etat et ses institutions, ainsi que la prise de pouvoir des associations qui se posent en détenteurs de la vérité, au mépris des décisions prises par les élus du peuple.
Je le répète, je ne connais rien au fond du dossier.Ce qui m'afflige, c'est la défiance généralisée dans la société française à l'égard des administrations publiques et de ses élus. Cette défiance tire, c'est vrai, son origine de comportements inadéquats et, souvent, de corruption.
Il n'empêche, le mal économique français, ce n'est pas le code du travail ou la surcharge d'impôts, c'est avant tout le manque de crédit, financier et politique.

 

 

vendredi, 03 juillet 2015

Bienvenue à l'esclavage, désormais légal au pays des droits de l'homme

C'est fait ! La Cour de cassation admet aujourd'hui, dans deux de ses arrêts, que les enfants conçus par « gestation pour autrui » auront « droit » à un acte de naissance français.
Il s'agissait ici d'enfants achetés en Russie par deux Français. Sont-ils passés par l'agence Reprio ? l'histoire ne le dit pas. Pour quel prix ? assez cher. Acheter un enfant de «mère » russe, c'est avoir une chance relative d'avoir un blondinet. 
On n'a pas ça en Inde, le pays le plus actif en matière de vente de ventres -un marché que la cour permanente de La Conférence de la Haye estimait en 2011 à 400 millions de dollars. En gros, si vous êtes intéressé, sachez qu'on peut trouver des gosses à 20 000 euros en Inde, jusqu'à 60 000 en Russie ou aux Etats-Unis.
La GPA étant interdite en France, la transcription dans ll'état civil français devrait être impossible.
Comment donc les juges ont-ils accepté de donner un acte de naissance français à un enfant acheté par un homme riche à une femme pauvre, dont on peut se demander combien elle a touché sur le prix total (l'agence intermédiaire se garde la plus grande part) ? C'est simple, il suffisait d'invoquer l'intérêt supérieur de l'enfant.
C'est vrai, c'est compliqué de vivre en France avec un acte de naissance étranger et, en plus, vous donne pour mère une femme que vous n'avez jamais vue mais vous a vendu.
Mieux vaut que cette « tache » originelle soit effacée.
Qu'importe que vous soyez privé de connaissances sur vos ancêtres. Qu'importe que vous soyez le fruit non de l'amour mais d'une transaction commerciale, qu'importe que, durant votre gestation, vous n'ayez jamais ressenti les caresses sur le ventre de votre mère. Et ne vous plaignez pas : vous auriez pu naître handicapé comme Gammy. Gammy, vous connaissez ? Le petit trisomique cambodgien était né, comme sa jumelle, d'une mère porteuse pour le compte de « parents » australiens. Bien entendu, ces derniers sont repartis avec la fille et ont laissé le garçon.
La France n'est pas le seul pays à autoriser la « vente de ventre » ou VDV. Je préfère appeler les choses par leur nom : VDV est plus clair que GPA.
Ce n'est pas une excuse. L'esclavage, même temporaire -9 mois- est interdit. Certes, il subsiste puisqu'on ne compte pas moins de 7 conventions de l'ONU, toutes signées par la France.
Si je reprends les termes de la Convention de 1957, nous avons bien ici un marché d'esclaves, spécialisé dans le bébé. Dans son article 7, voici la définition de l'esclavage :  L'état ou la condition d'un individu sur lequel s'exercent les attributs du droit de propriété ou certains d'entre eux ».
Est également assimilé à l'esclavage, dans l'article 1 : Toute institution ou pratique en vertu de laquelle un enfant ou un adolescent de moins de dix-huit ans est remis, soit par ses parents ou par l'un d'eux, soit par son tuteur, à un tiers, contre paiement ou non, en vue de l'exploitation de la personne.
Toutes les bondieuseries autour du bien-être et l'intérêt supérieur de l'enfant acheté par un riche à une pauvre me rappellent la lecture de la Case de l'oncle Tom quand j'avais 15 ans. Oh, en fait, c'était pas toujours si terrible l'esclavage. 25 ans après, je lisais Love et Beloved de Toni Morrison et compris que, non, c'est terrible l'esclavage. Et pas seulement pour ceux qui le subissent mais, aussi, pour leurs descendants.
Nous vivons aujourd'hui le retour à la barbarie, les femmes sont ramenées à leur statut de pondeuse, et les enfants à des choses.
Combien pour ce bébé dans la vitrine ?

lundi, 29 juin 2015

Cythère n'est plus en Grèce, Grèce n'est plus en Europe

C'est fini : demain 30 juin, l'état grec, auquel il manque 1,6 milliard pour rembourser une très petite partie de sa dette au Fonds monétaire international, se retrouvera en défaut de paiement. Viendront ensuite les paiements dus à ses fonctionnaires et aux retraités : à leur tour de tomber dans la misère extrême.
Déjà, les Grecs font la queue aux distributeurs de billets, aux stations essences et dans les épiceries pour stocker tout ce qui peut l'être.
Quelle que soit l'issue du référendum de dimanche prochain, la Grèce n'échappera pas à la misère. La question est la suivante : acceptez-vous OUI ou NON la proposition des créanciers « officiels » -FMI, Banque centrale européenne et états de la zone euro- de « financement contre réformes » ?
Qu'ils répondent négativement, les créanciers ne leur feront aucun cadeau et les intérêts de la dette exploseront. Qu'ils répondent positivement, le gouvernement Tispras sautera, il faudra de nouvelles élections et le retard pris ne fera qu'empirer une situation déjà intenable.
Cette situation, elle a été créée en 2001 par l'entrée dans la zone euro d'un état qui n'avait d'état que le nom -pas de cadastre efficace, ni de services fiscaux- et dont l'économie, jamais, n'avait été productive -pas d'industrie, peu de services hors tourisme. Elle a ensuite été aggravée par la nullité de la Troïka qui, en 2010 et 2011, a mal analysé la situation grecque : son problème n'était pas celui d'un manque de solvabilité, c'est-à-dire de capacité de rembourser- mais de liquidité -autrement dit un problème de trésorerie.
D'un montant total de 260 milliards d'euros, le remède, versé en deux fois, fut donc pire que le mal. Non seulement il était inadéquat, mais il a essentiellement servi, et là, de façon efficace, aux banques européennes.
A fin décembre 2009, avant donc le début de la crise de la dette souveraine allemande, les engagements des banques de l'ex-Europe de l'Ouest envers l'état grec atteignaient 140 milliards d'euros, dont 25 % pour la France, 19 % pour l'Italie, 15 % pour l'Allemagne, 9 % pour la Belgique et 8 % chacun pour le Luxembourg et les Pays-Bas. Ces expositions sont aujourd'hui réduites à néant : moins de 2 milliards pour les banques françaises par exemple.
Mais ce qui gêne les gouvernements des autres pays est que, à l'occasion de ce Grexit, la vérité soit, enfin, exposée.
Une sortie entraînerait aussi la réponse à une question qui n'a jamais été posée : comment sortir de l'euro ? Les traités ont prévu une sortie de l'Union européenne, ils n'ont jamais prévu celle de la zone euro... mais sortir de la zone euro, c'est, automatiquement, sortir de l'Union.
De fait, la question est politique plus que financière ou économique. Voisine de la Turquie, submergée de migrants, la Grèce est le maillon faible d'une Europe attaquée par des sunnites extrêmes.
C'est le premier « fortin » qui sautera.

vendredi, 26 juin 2015

Une pétition contre le gaspillage alimentaire en Europe

Après que la France a voté la loi imposant aux supermarchés de donner leurs invendus alimentaires, Arash Derambarsh, à l'origine de cette pétition victorieuse, lance aujourd'hui une nouvelle pétition sur Change.org, en visant l'Union européenne.
Pour le conseiller municipal de Courbevoie, une directive européenne s'impose, d'autant ue la Commission travaille aujourd'hui sur une « stratégie sur l’économie circulaire », dont la lutte contre le gaspillage est partie intégrante.

jeudi, 25 juin 2015

Investir dans l'emploi en France

De l'approche solidarité à l'approche économique. Les Caisses d'épargne avaient créé, en 1994, un fonds d'investissement « Insertion Emploi Dynamique ». Ce fonds investissait à hauteur de 5 à 10 % de son actif dans des entreprises ou structures d'utilité sociale, sélectionnées avec l'aide de l'association France Active.
Cette expertise est désormais déployée au sin du fonds Ecureuil Bénéfices Emploi mais sur une échelle plus vaste.
Ecureuil Bénéfices Emploi investit jusqu'à 90 à 95 % de ses capitaux dans des entreprises classiques, françaises ou internationales, cotées en Bourse et qui favorisent la création d'emplois en nombre. Le fonds est diffusé dans les gammes grand public du réseau. Il ne s'agit plus ici de solidarité au sens strict mais de politique d'investissement à partir d'une analyse macro-économique. Riche d'une main-d'oeuvre qualifiée et productive, forte de pôles de recherche et développement dynamique et d'infrastructures, la France capte 16 % des investissements étrangers créateurs d'emploi en Europe.
Quant à l'analyse financière stricto sensu, apportée ici par Mirova, spécialiste de la gestion en investissement responsable et par Natixis Asset Management, elle démontre que la création nette d'emploi est un indicateur de performance boursière des entreprises.

L'actionnariat salarié contre les OPA hostiles

Et si le refus de Bouygues à l'offre de Numéricable-SFR sur sa filiale de téléphonie s'expliquait par la forte présence des salariés dans le capital de l'entreprise ?
Au départ familial puisque fondé par Francis Bouygues, le conglomérat du BTP et de téléphonie mobile a peu à peu ouvert son capital après son entrée en Bourse. La famille fondatrice détient aujourd'hui 20,9 % des actions, réunies au sein d'une holding, la SCDM. Elle n'est pas le «premier actionnaire » puisque les salariés, par le biais d'offres d'actions à prix préférentiel, ont vu leur part monter jusqu'à 23,31 % et, même, si l'on compte les droits de vote, à 30,55 %.
Près de la moitié des effectifs mondiaux de Bouygues sont actionnaires de leur société. Et ce sont eux, ou plutôt leurs représentants au conseils d'administration -4 sur 17- qui se sont montrés les plus virulents contre l'offre de Numéricable-SFR. Pour le syndicaliste Azzam Ahdab, le projet était « économiquement très dangereux » parce que son initiatieur Patrick Drahi « n'est pas endetté, il est surendetté ».
Ce n'est pas la première fois que les salariés de Bouygues se battent pour leur indépendance : en 1998 déjà, ils avaient repoussé l'offensive de Vincent Bolloré alors qu'ils ne détenaient que 6,5 % du capital à l'époque.
De telles attitudes se retrouvent dans d'autres sociétés, telle la Société générale qui, elle aussi, avait fait capoter l'offre de BNP-Paribas.

 

jeudi, 18 juin 2015

L'écologie selon le pape François ? Intégrale.

J’étais ce matin avenue de Breteuil chez les évêques de France pour la présentation de l’encyclique Loué sois tu ou Laudate Si.

Voici le retour de mes premières impressions, après lecture rapide.

1 / L’encyclique dans le temps
Il s’agit de la 2ème encyclique de François, après « Lumière de la foi ».
Dans ces 2 textes, on retrouve 2 points communs :
- l’importance donnée à l’action -cette encyclique me semble une feuille de route ;
- l’importance donnée au concret : que ce soit l’observation de la réalité ou la prise en compte du corps humain comme point de départ de cette dernière («L’ouïe atteste l’appel personnel et l’obéissance, et aussi le fait que la vérité se révèle dans le temps; la vue offre la pleine vision de tout le parcours et permet de se situer dans le grand projet de Dieu; sans cette vision nous disposerions seulement de fragments isolés d’un tout inconnu » dans Lumen Fidei).
Cette encyclique apparaît avant la COP 21, conférence internationale sur le climat attendue à l’automne à Paris.
La présentation à la conférence des évêques s’est faite en présence de
Mgr Jean-Luc Brunin, Évêque du Havre et Président du Conseil Famille et Société,
Nicolas Hulot, Envoyé spécial du Président de la République pour la protection de la planète,
Elena Lasida, Chargée de mission à Justice et Paix France.

2 / Quelles inspirations pour l’encyclique ?
Essentiellement les travaux du conseil Justice & Paix, mais aussi ceux de Caritas, ainsi que ceux du patriarche œcuménique Bartholoméos, dont je vous donne le lien vers « religion et environnement : quels défis spirituels pour aujourd’hui ? ».A noter aussi, les travaux de Paul J. Crutzen, très actif sur ce sujet à l'académie pontificale des sciences.           

Plus en amont, les questions environnementales ont été très présentes dans les écrits de Jean-Paul II. Selon le canadien Jean-Guy Vaillancourt,  de 1979 à 1992, 132 textes signés par le pape d’alors portaient sur ce sujet.
Benoît XVI a suivi ce sillon : à Pâques 2008, il a doublé le nombre de péchés capitaux, ajoutant la pollution, la contribution à l’écart entre riches et pauvres, la richesse excessive et la création de pauvreté, ainsi que : la contraception, la recherche sur les cellules souches, la consommation de drogues.
Une nouveauté : jusqu’à Benoît XVI, les diplomates du Vatican parlaient plutôt de « développement humain authentique ». François parle de « développement durable et INTEGRAL ».

3 /   1 introduction, 6 chapitres
L’introduction commence par l’état des lieux et se termine par un appel.

Dès le départ le lien est fait entre paix, lien social et environnement.
Les 6 chapitres sont :
            - Ce qui se passe dans notre maison
            -  L’évangile de la création
            - La racine humaine de la création
            - Une écologie intégrale
            - Quelques lignes d’orientation et d’action
            - Education et spiritualité écologiques

Ce qui se passe dans notre maison
            - Importance donnée au changement climatique. Cf les travaux de l’académie pontificale des sciences sur l’anthropocène. Notre ère est ainsi nommée car l’action de l’homme, pour la 1ère fois, modifie son environnement, au sens large.

            - Importance donnée à l’eau potable : depuis 1991, la diplomatie vaticane se bat pour que l’eau reste un bien commun.
            - Regret sur les échecs des Sommets mondiaux sur l’environnement, due à la « soumission de la politique à la technologie et aux finances ».

L’évangile de la création 
            - « La lumière qu’offre la foi » : reprise d’un thème cher à Lumen Fidei
            - Responsabilité de l’homme par rapport à la nature
            - Destination commune des biens et primat de la création sur la nature.
La racine humaine de la création
            Avec le dernier chapître, c’est la partie de l’Encyclique qui m’a le plus parlé :             
                       - lien entre la technologie et le mal,

                       - analyse de l’impact de la technologie sur nos comportements : « les objets produits par la technique ne sont pas neutres », « certains choix qui paraissent purement instrumentaux sont, en réalité, des choix sur le type de vie sociale que l’on veut développer »,
                       - paradoxe de la coexistence d’une « démesure anthropocentrique » et du concept de l’être humain réduit à un être vivant comme les autres –François parle de « schizophrénie permanente »,
                       - rappel du travail comme fondement des relations sociales.
Une écologie intégrale
            -
Rappel que tout est lié, notamment les conséquences des dégradations environnementales sur les liens sociaux et culturels ; et donc que « toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement » (citation de Caritas in Veritate) mais aussi que l’action pour le respect de l’environnement sera difficile et complexe.

            - Premières recommandations d’actions à mener face à des situations données et présentées concrètement.
Quelques lignes d’orientation et d’action
           
Nous en arrivons à la feuille de route proposée par François.

            - « L’humanité de l’époque post-industrielle sera peut-être considérée comme l’une des plus irresponsables de l’histoire, il faut espérer que l’humanité du début du XXI° siècle pourra rester dans les mémoires pour avoir assumé avec générosité ses graves responsabilités ».
            - Exemples positifs : par exemple la convention de Bâle sur les déchets dangereux. Je suis plus dubitative, car en ce domaine, la convention n’est pas appliquée et que la corruption et le crime généralisé sont les 2 caractères majeurs du traitement des déchets dangereux.
            - Avis négatif sur les crédits carbone, que je ne partage pas entièrement.
            - Critique des stratégies de lutte contre les émissions de GES (gaz à effet de serre) menées par les pays riches et appel à promouvoir les énergies renouvelables ans les pays pauvres en prenant bien en compte le contexte dans lequel sont implantées les infrastructures.
            - Accord international pour la gestion des océans.
            - Alliance entre la réduction de la pollution et le développement économique.

            - Promotion des nouvelles formes d’organisation et de contrôle politique par les populations.
            - Refus des recettes uniformes.

            - Questions à se poser avant toute initiative : « Pour quoi ? Par quoi ? Où ? Quand ? De quelle manière ? Pour qui ? Quels risques ? A quel coût ? Qui paiera les coûts et comment le fera-t-il ? »      
Education et spiritualité écologiques
            Dans cette dernière partie, des citations du théologue allemand Romano Guardini, professeur et inspirateur de Benoît XVI. Pour ma part, j’ai plutôt pensé au film Matrix des frères Wachowski.
            -
Appel à un mode de vie différent : la liberté est dans la sobriété.
            - Rappel de la charte de la terre de l’an 2000 : j’en ai été étonnée, car ses fondements (en gros, primat de la terre GaIa sur l’être humain) ont été vivement combattus par le Vatican.

            - Importance de la beauté pour « sortir du pragmatisme utilitariste ».
            - Très belles pages sur la conversion écologique  avec focus sur la Trinité et  les relations hommes/créatures, et un petit passage sur Saint-Joseph, dont la vie « peut nous enseigner à protéger (…) pour prendre soin de ce monde que Dieu nous a confié ».

Bref, un texte majeur qui lie problématiques sociales et environnementales, importance de la spiritualité et analyse de l'incidence des comportements, individuels et collectifs, sur notre environnement. Le tout dans un esprit constructif, jamais accusatoire mais riche de confiance.

 

 

           

 

           

 

 

 

vendredi, 14 novembre 2014

Rions un peu avec Feydeau

Une grande pièce, de grands acteurs, après l'immense succès lyonnais, enfin à Paris!!!!!!!!!!!!
La dame de chez Maxim de Georges Feydeau à Paris...
Venez nombreux!!
Les représentations se tiendront Salle Adyar, 4 square Rapp à Paris les 31 janvier à 18 heures et 1er février à 15 heures.
Les places sont à retirer auprès de Catherine Vidal, au 04 72 41 71 18, pour un prix de 20 euros à l'ordre de Art-Scène.







jeudi, 25 septembre 2014

Un drôle d'été français - Vers un été de la délivrance

Vers un été de la délivrance

 

          Mon éditeur, comme tant de petites et moyennes entreprises en France, a déposé le bilan, enfin, on dit maintenant « se mettre en liquidation judiciaire ».
            Je relis mes carnets, remisés dans un placard. Je les trouve bien sombres. En harmonie avec le pays ? Non. Ce pays que tant d’observateurs jugent au bord du gouffre, je ne le trouve pas si mal. Et pourtant…

             La Commission européenne a poursuivi sa politique suicidaire : élargissement sans fin, avec la Croatie, la Lettonie. Comme nous, les Lettons avaient refusé par référendum l’entrée dans l’Union mais leurs élus, comme les autres, ont « rectifié » leur opinion. Dans l’indifférence la plus totale, la Commission s’est engagée dans des négociations pour des accords de libre-échange avec la Chine[1] et les Etats-Unis. On le sait déjà, son aveuglement et sa désunion l’en sortiront perdante.
            Quant à la troïka Union-FMI-Banque centrale, elle veille dans l’ombre, lançant quelques piques pour vérifier si les peuples européens sont suffisamment anesthésiés. Il y eut d’abord une expérimentation en réel à Chypre avec la confiscation des avoirs bancaires supérieurs 100 000 euros, ensuite des sorties opportunes de « pseudo-analyses » du FMI. Pour sortir l’Europe de la crise, il suffirait de taxer toute l’épargne disponible à hauteur de 10 %. Une telle ineptie ne mériterait qu’un éclat de rire. C’est le silence. La France pourtant serait la plus menacée de tous les pays de l’Union : elle compte, après l’Allemagne, le plus de fourmis : 15 % de notre revenu disponible est épargné, soit un stock de plus de huit années de revenu[2].

             Même silence sur le travail de sape à l’égard de la démocratie : la Commission européenne dispose désormais d’un droit de véto budgétaire sur les Lois de finances votées par les élus nationaux. Déjà, le travail de ces derniers se limitait pour une grande partie à l’introduction dans le droit national des fameuses directives. A quoi servent-ils aujourd’hui ?

            En France, l’imbécillité des dirigeants –imbécillité au sens du petit Larousse : « absence complète d’intelligence, de compréhension »- se double d’une panique abyssale face aux réactions pourtant timorées d’un peuple qui se refuse à mourir, d’un peuple qu’ils n’osent désigner par son nom, celui de Français. Aucun de nos ministres ne parle de la France. Ils ne parlent que de République. Celle-ci serait-elle menacée ? Mais par qui ?

            Nous vivons ce moment de l’histoire décrit par René Girard, ce moment où le recours au bouc émissaire ne fonctionne plus. Le bouc émissaire, c’est le peuple français, forcément raciste ou fainéant, c’est la France, forcément moisie.

            Oh, pendant si longtemps, nous avons fait semblant d’adhérer à ce discours. C’est que nous récoltions quelques miettes : du RSA, des 35 heures, une bonne couverture santé… Désormais, les caisses sont vides et, tandis que les élus continuent à bien vivre et à accumuler des patrimoines vite dissimulés en SCI, le bon peuple se retrouve sans rien. Il suffit de lire les rapports du Sénat ou du Parlement pour y trouver, noir sur blanc, la fin inéluctable, d’ici moins de dix ans, du système des retraites et de la sécurité sociale.
            Ne reste au peuple que son intelligence. Elle résiste à l’abêtissement organisé au sein de l’école, à celui vanté à la télévision. Conspué par le pouvoir, le printemps français a suscité dans le peuple, bien au-delà de ses participants, une volonté féroce de réfléchir. Réfléchir à l’avenir du pays, à son identité, à la re-création d’un nouvel ordre.
            La refondation de la France ne peut se limiter aux questions économiques et sociales. Elle se doit d’être anthropologique. Autrement dit : Qu’est-ce que la France ? Ceux-là même qui se félicitent de la dire métissée s’offusquent de ce que l’on ait enseigné aux gamins d’Algérie et de Dakar que leurs ancêtres étaient gaulois. C’est ne rien comprendre au concept de liberté, cette liberté élaborée d’abord à Athènes. Athènes où l’homme n’était plus un échelon dans une lignée mais un égal, « isoï » à tous les autres. Ensuite, Rome institua un droit universel pour faire vivre en bonne intelligence des hommes venus de toute l’Europe. Elle créa la « personne humaine », cet ego que Descartes, plus de six cents après, dira pensant : « ego sum, ego existo », « cogito, ergo sum »[3].
            Héritiers à la fois des Gaulois et des Francs, ce peuple venu de Germanie dont le nom signifie « libre », les Français se définissent par un seul trait : celui de la liberté. Le Français est un citoyen affranchi de ses origines, sociales ou ethniques. Plus que pour tout autre Européen, la liberté est pour lui un mode de vie, une construction intellectuelle qui abolit les différences ou, plutôt, les cantonne à la sphère privée. Et cette liberté, elle s’épanouit dans un cadre normé, celui d’un état qui fonctionne démocratiquement et exerce ses pouvoirs régaliens.
            Le problème majeur de la France aujourd’hui n’est ni le chômage, ni l’immigration. Ces derniers ne sont que la résultante d’un manque grave dans le fonctionnement de la France. Non, son malheur résulte de deux manques : le manque de démocratie, l’impuissance de son état.
Manque de démocratie ? Il suffit d’aller sur Wikipédia, à l’entrée « indice de démocratie ». La France ne cesse, comme pour le classement Pisa de ses écoliers, de dégringoler dans le classement : vingt-neuvième ! derrière l’Afrique du sud et devant la Slovénie.

             Quant à l’impuissance de l’Etat, elle se mesure par la perte de ses quatre pouvoirs régaliens. Le premier est le maintien de l’ordre public. Je ne rappellerai pas ici les émeutes à répétition, l’impunité des « petits » délinquants et « grands » fraudeurs fiscaux, lecteur, tu les connais aussi bien que moi.

            Le deuxième pouvoir, celui de définir la loi et de rendre la justice, est lui aussi encalminé. Moins par le manque de moyens, indéniable, que par l’abondance de lois et la longueur de leurs textes. Nul n’est censé ignorer la loi ? L’épaisseur moyenne d’un Journal officiel dépasse les 23 000 pages ! La réglementite aigüe ne se limite pas aux textes parlementaires, elle contamine les Codes du travail, de l’immobilier, de la construction, de l’environnement. Autant de fils de fer qui bradent toute volonté de se projeter dans le futur.

            Nous en arrivons maintenant au troisième pouvoir régalien, celui de battre monnaie. Il a été abandonné sans contrepartie aux mains de l’Union monétaire européenne -« no comment ».
            Ne reste à l’Etat français que le pouvoir d’assurer la sécurité extérieure du pays. Ces douze derniers mois, cela s’est traduit par des interventions en Afrique et des velléités en Syrie. On comprend alors la phrase de notre président allant visiter les soldats français au Mali : « la journée la plus importante de ma vie » ! Et oui, il n’y a que par l’envoi de troupes qu’il jouit véritablement de sa présidence. Et son successeur n’en aura plus l’usage, la loi de « programmation militaire 2014-2019 » supprimant plus de 20 000 postes…
            D’un côté la perte des pouvoirs régaliens, de l’autre l’écrasement des charges sur le peuple : près de la moitié de la richesse créée en France va à un Etat incapable de remplir plus d’une des quatre fonctions qui justifient son existence. Et le peuple commence à s’ébrouer.

             A vous qui m’avez reçue ces trois dernières années, à vous qui m’avez effrayée par votre pusillanimité, je vous dis « tant pis » ! Sans ironie, je l’affirme : nous vivons une époque formidable. Jamais comme aujourd’hui les créations humaines nous ont autant facilité la vie et donné le bien-être, jamais autant d’hommes n’ont aussi bien vécu et autant appris.

            Cette vitalité, au lieu de l’accompagner, vous la craignez. C’est vrai, elle redistribue les pouvoirs et vous avez peur de perdre le vôtre. Ignorez-vous que, par votre lâcheté, vous l’avez déjà perdu ? Vous n’avez pas su vous appuyer sur le peuple qui reste le plus créatif de tous les peuples d’Europe, le français. Hors des médias, dans les cafés, sur les réseaux sociaux, dans les cuisines, il peaufine son avenir et sa jeunesse est le plus en pointe. De ses discussions enflammées émergera bientôt une nouvelle France. C’est à elle que je dédie mes carnets.

 



 



[1] Voir le site de l’agence d’information chinoise : http://french.xinhuanet.com/chine/201310/25/c_132829650.htm

[2] Plus de 10.000 milliards d’euros selon l’INSEE

 

[3] Je suis, donc j’existe ; je pense, donc je suis.

 

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Vendredi 24 août 2012, vendredi 23 août 2013

 

France, ressaisis-toi

 

          La plage de Trouville est bleue, jaune, verte, aux couleurs des tee-shirts des centaines d’enfants emmenés au bord de la mer, comme chaque année, par le Secours populaire. L’organisation est bluffante. Des chanteurs de rap dynamisent une jeunesse qui n’en a pas besoin, tandis que des tout-petits se serrent contre leur accompagnatrice.

            Me revient l’apostrophe de Pompidou à Chirac : « Chirac, laissez-les Français tranquilles et tout se passera bien » ! Oui, laissez-nous tranquilles. Nous sommes capables, nous, de redresser le pays sans vous, « dirigeants » sans envergure. Nous sommes capables d’inventer, de créer mais, s’il vous plaît, ne nous mettez pas de bâtons dans les roues.

            Les mois ont passé. J’ai complété mes notes estivales, approfondi les échanges, fouillé auprès d’autres interlocuteurs. Dans le même temps, la France a poursuivi son enfouissement et son aveulissement. Moins de trois semaines après mon retour de Trouville, rançois Hollande se couchait devant Angela Merkel. L’occasion ? L’adoption du Mécanisme européen de stabilité[1], cette institution financière internationale de la zone euro créée pour soutenir les états en difficulté.             Concrètement, en cas de crise, chaque état de la zone apporte des fonds en garantie d’une levée de capitaux qui peut aller jusqu’à 700 milliards d’euros. La part de l’Allemagne a été fixée à 190 milliards, celle de la France à 142,7, de l’Italie à 125,4… Cependant, de tous les pays, seule l’Allemagne a obtenu le droit de ne pas payer. Elle s’est octroyée une « clause d’exemption »[2] par laquelle elle peut décider au dernier moment de ne pas apporter de capitaux si ses intérêts ne sont pas préservés. En d’autres termes, l’Allemagne « tient » tous les autres pays de la zone.

             Deux mois plus tard, c’est devant l’Espagne que le gouvernement s’abaissa. Il livra une de ses citoyennes, Aurore Martin, à la justice outre-Pyrénées pour des faits non répréhensibles en France[3]. Six autres mois après, nous perdimes toute honorabilité avec un ministre du budget, ex-spécialiste en implants capillaires, dont il apparut –merci Mediapart !- qu’il était aussi fraudeur fiscal. Le comble viendrait lorsque les ministres dévoileraient des patrimoines d’une petitesse étonnante au vu de leurs parcours. Vivent les SCI, démembrements de propriétés et donations avec réserves d’usufruits…

            Oh, je vous entends rétorquer que la France en a vu d’autres ! Que ce n’est pas la première fois de son histoire qu’elle se dote de dirigeants incapables. C’est vrai, mais nous nous trouvons à un tournant majeur de l’histoire de l’humanité. Les enjeux sont énormes : bouleversement climatique, urbanisation majoritaire, vieillissement de la population, enrichissement de milliards d’êtres humains, conflagration des connaissances scientifiques et technologies…
            Pour maîtriser la brutalité de ces transitions, il faut de l’intelligence. Et la France est l’un des rares pays au monde à porter au pinacle cette qualité. Dès ses balbutiements, même lorsque l’aristocratie et le clergé se partageaient les rênes du pouvoir, elle a toujours laissé « monter » les grands esprits. Là où l’Angleterre anoblissait industriels ou commerçants, la France honorait ses scientifiques, auteurs ou penseurs. L’école y a existé bien avant Jules Ferry. A la fin de l’ancien régime, un tiers des Français savaient lire et, un peu moins, écrire[4]. Dans un pays où Voltaire lançait au chevalier de Rohan qui le faisait rosser pour avoir lutiné sa maîtresse : « je commence mon nom et vous finissez le vôtre ! », le pire des crimes est d’agir contre l’esprit. Il n’y a que les Italiens pour considérer la peinture « cosa mentale ».
            Force est de dire que le gouvernement actuel pêche par imbécillité, une imbécillité d’un type nouveau, une imbécillité sexuelle. Le sexe est devenu l’alpha et l’omega de nos dirigeants. La constitution du gouvernement ? trente-quatre ministres ! plus de deux fois que pour l’administration Obama en charge d’une population presque cinq fois supérieure à la française. Mais il fallait des femmes. Pas des cerveaux, pas du courage, pas l’intelligence des situations historiques, pas du charisme. Non, du sexe, et du féminin. Le ridicule ne tue plus – qui connaît Victorin Lurel, Valérie Fourneyron, Thierry Repentin, Kader Arif ou Hélène ConwayMouret[5] ? Qu’importe, à défaut d’être meurtrier, le ridicule se contente aujourd’hui de coûter cher[6]

            Mais c’est avec le « mariage pour tous » que nous nous sommes le plus profondément et le plus longtemps vautré dans l’imbécillité sexuelle. Le déni de la réalité poussé au paroxysme, le travestissement du beau mot d’égalité, le psychodrame qui jette des millions de Français dans les rues… Qu’y sont-ils venus faire ? « créer l’affrontement et le désordre et s’en prendre aux symboles de la République qu’ils haïssent »[7] ? Non, et il faut dépasser les visions simplistes.

            Les catholiques ont été les principaux moteurs et acteurs du refus du mariage pour tous mais ils n’étaient pas seuls. La levée de ces citoyens ne doit rien à l’homophobie mais tout à l’intelligence. Plus ou moins confusément, sans avoir lu Heidegger, ils ont compris que ce qui était en jeu derrière l’ouverture du mariage aux homosexuels, c’était l’articulation entre les avancées de la science et les soubassements de l’humanité. Alors que nos dirigeants n’ont que le mot de « République » à la bouche, cette loi est contraire à ses fondements.
            En France, la république est fille de Montesquieu –séparation des pouvoirs- et de Rousseau. Pour ce dernier, la nature est organisée de façon rationnelle et les lois des hommes doivent s'en inspirer, notamment en ce qui concerne la liberté individuelle, la primauté des contrats, le droit de propriété et, last but not least, le droit de la famille... Nous avons le droit de contester l'universalisme des philosophes des Lumières mais alors il faut savoir, comme l'a très bien analysé le ministre de la Justice Christiane Taubira, que l'on change de civilisation. Mais quelle civilisation ? Elles ne se valent pas toutes...
            Et pendant ce temps, nous cheminons, accablés d’impôts, d’impuissance gouvernementale et de chômage.
            Le gouvernement actuel devrait s’inquiéter. Non de la montée du Front national mais d’un renversement plus brutal. Si l’histoire bégaie, elle n’en présente pas moins des constantes. Depuis plus de deux cents ans, les renversements de gouvernement ou les désordres ont toujours été le fruit soit de la bêtise du dirigeant –Louis XVI, Charles X en 1830, Louis-Philippe en 1848[8]- soit d’une incapacité à assurer le respect de la France –gouvernement Paul Reynaud en juin 1940, gouvernement Félix Gaillard en 1958.

           Le gouvernement Jean-Charles Ayrault cumule les deux tares.


 

 

 

 



[1] Voir plus haut, dans la journée du 9 août.

[2] Arrêt du 12 septembre 2012 de la cour de Karlsruhe : « La République fédérale d'Allemagne doit affirmer qu'elle n'acceptera pas d'être liée par le traité du MES dans son ensemble si la moindre des réserves qu'elle pourrait avoir s'avérait vaine »

[3] Aurore Martin est membre du parti indépendantiste basque et transfrontières Batasuna, considéré comme organisation terroriste en Espagne mais pas en France. Elle sera finalement libérée sous caution en décembre 2012 et autorisée à revenir en France.

[4] Enquête du recteur Louis Maggiolo, lancée en 1877, à partir des signatures des époux sur les registres de mariage.

[5] Vous ! désormais, vous les connaissez : Victorin Lurel, ministre des outre-mers, Valérie Fourneyron, ministre des sports, de l’éducation populaire et de la vie associative, Thierry Repentin, ministre délégué à la formation professionnelle et à l’apprentissage, Kader Arif,ministre délégué aux Anciens combattants ou Hélène ConwayMouret, ministre déléguée aux Français de l’étranger.

[6] 4,217 millions d’euros par an pour l’ensemble du gouvernement, selon les calculs du journal Le Monde.

[7] Propos tenus par le ministre de l’intérieur le 24 mai 2013.

[8] Chateaubriand : « Philippe n’est pas un vrai roi, c’est le prévôt ou le grand sergent de la ville de la Royauté à qui l’Europe crache au visage : le délateur patenté s’essuie et remercie, pourvu qu’on le maintienne dans sa place ».

 

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mercredi, 24 septembre 2014

Un drôle d'été français - France, mère des arts, des lettres et des sciences

Jeudi 23 août

 L’Union européenne est morte, vive l’Europe ! Oui mais laquelle ?
 

            J’ai échappé au gala des courses, je n’échapperai pas aux cocktails. Dans cette villa au confort anglais, louée pour le mois d’août par notre hôte, se pressent les habitués des champs de courses. Entraîneurs, propriétaires -plutôt des « petits »-, éleveurs, membres des institutions, quelques personnalités locales... Non, pas de jockeys, ou alors un ancien qui a réussi sa conversion. Beaucoup de nationalités aussi, plutôt des Anglais ou des Irlandais, des Belges, des Marocains, deux Italiens, un Suédois, tiens, un Allemand. Il est vrai que l’on voit de plus en plus de chevaux allemands sur le turf français. Ce petit monde boit du champagne, s’apostrophe, s’isole parfois pour taper sur les copains ou élaborer une stratégie, sportive ou de prise de pouvoirs dans telle ou telle institution. Ici et là surgissent des bribes de phrases sur les ventes des yearlings issus de Sea the stars[1].

             Un petit échantillon de l’Europe s’agglutine autour du buffet. Mais l’Europe, qu’est-ce que c’est ? Les confins de l’Asie, de la France à l’Oural ? La princesse de Phénicie violée par Zeus, fille d’Agénor, petite-fille de Poséidon et sœur de Cadmos ?
            Si je vais sur le site officiel de l’Union européenne, je n’y trouve nulle définition. Sur la première page de « europa.eu », j’y trouve sept grandes entrées : fonctionnement, vivre dans l’UE, législation, l’UE par thème, faire des affaires, publications, actualités… Remarquez, si je vais sur le « site officiel de la France », France.Fr, je n’y trouverai pas non plus de définition mais une sous-rubrique « institutions et valeurs », ornée de quatre grandes photos illustrant le drapeau, la langue, la fête nationale et la monnaie.
            Allons voir du côté des constitutions, celle de 1958 pour la France, de 2003 pour l’Europe. Article 1er pour la France : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » Article 1er pour l’Europe : « Inspirée par la volonté des citoyens et des états d'Europe de bâtir leur avenir commun, cette Constitution établit l'Union européenne, à laquelle les états membres confèrent des compétences pour atteindre leurs objectifs communs. L'Union coordonne les politiques des états membres visant à atteindre ces objectifs et exerce sur le mode communautaire les compétences qu'ils lui transfèrent. »
            D’un côté, des convictions, de l’autre, du flou. Du flou et du mensonge. L’Europe serait donc « inspirée par la volonté des citoyens » ? Non, quelques quatre-vingt millions de citoyens d’Europe ont refusé l’Union telle qu’elle leur a été présentée, du moins ceux qui furent consultés par référendum, soit les Français, les Hollandais et les Irlandais[2]. L’Union européenne est un leurre. Y penser me fatigue.

            Le soleil couchant rougeoie la plage de Bénerville abandonnée des estivants. Je m’échappe, traverse la route, enlève mes chaussures et longe la mer, pieds nus dans les vaguelettes.
            Tout a été dit sur l’Union européenne. Financiers exceptés, mes interlocuteurs de ces derniers mois en ont dressé l’imposture mieux que je ne saurais le faire moi-même : sa course à l’élargissement (mot plus élégant qu’obésité), son « gangrenage » par la corruption, voire le crime organisé, son échec économique et social. L’OIT recense 195 millions de chômeurs dans le monde, plus de 26 millions d’entre eux sont Européens. Si je fais le rapport sans-emploi sur population totale, j’arrive à 14,9 % pour l’Union, à 2,8 % pour le monde… Bon, c’est vrai, ces ratios ne sont pas admis par la « science économique » mais que dire de celui-ci, donné par l’OIT : « entre 2007 et 2010, 55 % de la hausse du chômage mondial a été enregistrée dans les économies développées et l’Union européenne (UE), alors que cette région ne représente que 15 % de la main-d’œuvre mondiale » ? Elle est incapable d’égaler le Brésil, le Kazakhstan, le Sri Lanka ou l’Uruguay qui, eux, ont ramené leurs taux de chômage en-dessous du niveau d’avant crise.

             Il faudra bien que nous nous débarrassions de cette pseudo-Europe que nos élus ont voué au rapt et au viol non par Zeus mais par vingt-sept commissaires aussi grassement payés qu’incompétents et sourds. Ils veulent contrôler les budgets des Etats avant même que ces derniers ne soient soumis au vote des députés souverains mais sont incapables de maîtriser leur propre budget. Année après année, la Cour des comptes européenne pointe les erreurs d’exécution du budget de l’Union. Pour la dix-huitième fois consécutive (!), ses auditeurs refusent de signer le rapport 2011, en raison du « niveau significatif d’erreur » : 3,9% sur un budget de 127 milliards d’euros…

             Et leurs thuriféraires plaident pour un fédéralisme, seul moteur pour sortir de l’impasse ! Et de citer l’exemple américain. Ils oublient que le fédéralisme américain n’a été adopté par les treize Etats-Unis de l’époque qu’après un long travail idéologique mené par les demi-dieux[3] - Madison, Hamilton, Jay. La réflexion de « Publius », leur pseudonyme commun pour les articles qu’ils publièrent dans la presse de 1787 à 1788, est passée à la postérité sous le nom de « Federalist papers ». Pour eux, le fédéralisme était le seul système efficace de régulation des passions démocratiques, qui aboutissent trop souvent à des oppositions entre factions.
            Qui se souvient, ici ou là-bas que, pour Madison, « la source de factions la plus commune et la plus durable a toujours été l’inégale distribution de la richesse » ? Celui qui fut le quatrième président de l’ex-colonie anglaise n’imaginait pas supprimer les factions entre porteurs d’intérêts antagonistes ; il se contentait d’en éliminer les impacts sur la vie politique. Ses propositions, il les tira de l’analyse de l’échec de la confédération du 15 mars 1777 : « Ce qui n’a pas peu contribué à la faiblesse du gouvernement fédératif existant, c’est qu’il n’a jamais été ratifié par le Peuple ». Il avertissait ensuite : « L’édifice de l’Empire américain doit reposer sur la base solide du consentement du peuple ».
            D’où la division de l’autorité politique entre les Etats membres et l’Etat fédéral. Aux premiers, l’exercice du pouvoir exécutif souverain dans toute son étendue, sauf pour les domaines militaire et diplomatique, librement consentis à l’Etat fédéral. Cette fragmentation des pouvoirs constituait pour les fédéralistes le meilleur antidote à la prise de contrôle de la nation par un groupe d’intérêts particuliers. Ils y ajoutaient, aussi, le non-cumul et la limitation de la durée des mandats…

             A quelques centaines de mètres devant moi, des cavaliers ramènent au pas leurs montures aux écuries. Nimbés d’une aura orange, ils semblent des centaures. Mais les demi-dieux de l’Union européenne, où les trouver ? Son fonctionnement est un salmigondis de pouvoirs entremêlés et non hiérarchisés, sans aucune justification démocratique ou fonctionnelle. La Commission légifère sur l’hygiène des marchés de rue, validera bientôt les budgets des Etats mais ene possède aucun pouvoir diplomatique ou militaire –heureusement ! Quant au pouvoir monétaire, il est aux mains d’une Banque centrale incontrôlable et, plus grave, incontrôlante. Il est quand même incroyable que personne ne s’interroge sur les manquements de Francfort dans la surveillance des banques européennes !
            L’Europe, ce n’est pas l’Union, c’est l’otage de l’Union. L’Europe, c’est un petit bout de continent habité par une multitude de peuples aux caractères bien typés dont le seul point commun fut, au fil des siècles, la suprématie qu’ils accordaient au savoir, à la beauté puis à la liberté.

             Mais je me gargarise. C’était mieux hier ? Pas vraiment. Ce petit bout de l’Asie a, aussi, été celui des guerres incessantes, si l’on exclut l’accalmie 1815-1870, fruit d’un Congrès de Vienne orchestré par Metternich. Je n’y inclus pas les années 1945 à 1990. Durant la guerre froide en effet, les pays de l’est restèrent sous domination soviétique tandis que la paix dont jouit la partie occidentale ne fut garantie que par la présence des forces américaines sur son sol.
            Et l’Union européenne d’aujourd’hui est née en pleine guerre. Rappelons-nous : le traité de Maastricht est signé en février 1992. Le même mois, la Bosnie proclame son indépendance de la Yougoslavie. Les guerres dans les Balkans dureront jusqu’en 1999, lorsque l’Union européenne aura promu puis reconnu l’indépendance du Kosovo, pays dirigé par le criminel de guerre Hshim Thaçi dont elle n’ignorait rien des trafics. L’émergence de l’Union européenne aura été marquée d’un double sceau : d’une part, celui de la guerre civile et de la corruption la plus atroce, d’autre part celui de la bonne conscience. Ou du moins de la bonne conscience de ses dirigeants.

             Car les peuples, eux, se taisent. Ils ont laissé le monopole de la parole aux commissaires d’une Union chaque jour plus soviétique. Sa désagrégation est inéluctable. La seule question valable est : connaîtrons-nous le même sort que les Russes au temps de Gorbatchev et Eltsine ? La perte d’un quart du territoire, d’un tiers de l’industrie, l’inflation galopante et la misère… Les prémices foisonnent. Chacun de nous retient son souffle.

 

 

 



[1] Yearling : cheval pur-sang âgé de dix-huit-mois. Sea the Stars : étalon vainqueur des courses de l’Arc de Triomphe et du Derby d’Epsom en 2009.

[2] Egalement consultés par référendum, les Espagnols et les Luxembourgeois adoptèrent la constitution.

[3] Thomas Jefferson, l’inventeur du paratonnerre alors ambassadeur à Paris, qualifia le groupe des rédacteurs du projet de constitution fédérale d’assemblée de demi-dieux.

 

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mardi, 23 septembre 2014

Un drôle d'été français - France, mère des arts, des lettres et des sciences

Samedi 18 août 2012

 Comprendre le monde pour comprendre la France -des jeunes à foison, des femmes rémunérées, des hommes à écarter, une nature rare et des avancées techniques incontrôlées

          Notre fils et ma nièce restent à Trouville cet après-midi. Pas question de nous accompagner à Cabourg, ils préfèrent rester avec leurs potes. Nous sommes invités par un ami pour l'anniversaire de son fils -trois ans. Le prétexte pour les adultes d'écluser quelques gobelets tandis que le garçonnet reste dans les jupes de sa grand-mère. Le temps est presque normand : nuages, soleil, nuages, soleil, mais pas de pluie !
            Je retrouve des amis tunisiens. Amoureux des chevaux, ils viennent eux aussi tous les ans passer la dernière quinzaine d'août en Normandie. Leur humeur est plutôt sombre. L'été dernier, ils rayonnaient d'espoir et de fierté dans l'attente assez confiante de la démocratie. Cette-fois, ils me font part de leur colère et, aussi, de leur amertume face au vote des Tunisiens de France qui ont majoritairement voté Ennahdha, le parti islamiste vainqueur des élections.
- Ils jouissent de la liberté la plus totale en France et veulent nous renvoyer vivre au Moyen-Age ! C'est trop facile! Qu'ils reviennent avec nous et supportent ce que nous commençons à vivre ! Pas plus de liberté que sous la coupe de Ben Ali et de son gang, une vie dans la peur et bientôt dans la misère avec le tourisme et l'économie qui s'effondrent !

- Rien n’est encore perdu. C’est normal, le remue-ménage après un renversement de dictature.
- Viens voir à Tunis. Les prisons ont été ouvertes, les voleurs, les violeurs courent dehors. Nous sommes obligés de faire des tours de garde la nuit pour protéger les appartements. Toute l’économie est bloquée. Le tourisme et les rentrées de devises, c’est fini. Nous sommes en train de passer sous la coupe du Qatar. Et moi, entre le FMI et le Qatar, je préfère le premier.
- Encore le Qatar ! Il est déjà chez nous. Qu’est-ce qu’il fait chez vous ?

- Oh, ça fait un moment qu’on le supporte, au temps de Ben Ali, il était déjà là. Ennahdha est juste un peu moins gourmand, pour l’instant du moins, mais il lui livre tout : les phosphates, les raffineries, l’aéroport de Tunis, plus des terres agricoles pour y construire des méga-villes forteresses réservées à toute la racaille du Golfe. Quant à nos chômeurs, ne te fais aucune illusion : plutôt que rester à crever misère dans le pays, ils préfèrent encore crever misère en France, s’ils ne se sont pas noyés sur le détroit de Lampedusa. Parce que l’Algérie, elle ne veut pas de nos ouvriers : elle préfère importer les Chinois !
            Nous éclatons de rire. Des Chinois en Algérie ? Je cherche mais non, je ne vois pas de contrepèterie.
            Des applaudissements fusent. Le petit garçon vient de souffler ses bougies. Il rit. Il ne comprend pas la fête mais ressent et partage la bonne humeur générale. Où sera-t-il dans vingt-ans ? En Algérie ou en Tunisie peut-être, ou en Inde…

            La confiance de notre Président en la sortie de crise, qu'il prévoit tranquillement pour 2014, me ferait sourire si cette imbécillité n'était terrible au poste qu'il occupe. C'est bien l'anticipation que l'on peut attendre d'un homme formé à HEC (Hautes études commerciales, l'une des toutes premières écoles commerciales mondiales) : il croit aux cycles économiques, aux alternances inaltérables des phases de croissance et de récession.
            Hep, monsieur le Président, la crise actuelle n'est pas une crise économique, c'est une crise anthropologique[1], c'est une crise de transition pour l'humanité toute entière. La croissance reviendra peut-être en 2014, mais ce n’est pas la question. Vous êtes là pour comprendre le monde et il est manifeste que vous n’y pigez rien. D’ailleurs, vous ne vous posez pas de question.
            Jusqu'à la fin des années 80, le monde était bipolaire et cadenassé par l'opposition entre les pays plus ou moins contrôlés par la Russie soviétique (Europe de l'est, Corée du Nord, Chine, Inde,  Vietnam, Algérie, Egypte, Cuba...) et ceux sous tutelle des Etats-Unis (Europe de l'Ouest, Japon, Australie, Amérique latine, Canada...). Depuis, nous vivons dans un monde multipôlaire où des peuples sortent de la pauvreté la plus crasse, où les Etats jadis pauvres ne pensent qu'à prendre leur revanche sur les anciennes puissances.
             Rappelons-nous : depuis trente ans, le monde est parcouru du soubresauts violents aux ressorts identiques. 1974 a été le tournant : les prémisses du « printemps arable » sont apparus lorsque, pour la première fois, les états producteurs de pétrole ont décidé de soustraire le contrôle de leurs puits aux compagnies pétrolières américaines, anglaises ou françaises.
            A chaque fois, le même scénario se déroule : d’abord une crise monétaire, ensuite une crise économique. Durant la décennie 80, elles frappèrent l'Amérique latine, l'Afrique et le Proche-Orient avec la banqueroute égyptienne ; elles touchèrent ensuite l'Europe centrale, avec l'effondrement polonais et celui de l'Union soviétique, ainsi que le Sud-est asiatique ; enfin, durant la décennie 2000, la crise financière de 2007 aux Etats-Unis qui se propagea ensuite à l'Union européenne sous la forme de crise de la dette souveraine.

            Ces crises financières ne sont pas le fruit seulement de la porosité pouvoirs publics-crime organisé. Elles sont l’écume d’une houle de fond qui traverse la planète, du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest et transforme profondément l’humanité.
            Pour la première fois dans son histoire, celle-ci est citadine. Le lien est brisé entre la nature et l’homme -nous y reviendrons plus bas. Surtout, pour la première fois dans son histoire, ses nouveau-nés ont la chance de vivre au moins jusqu’à 75 ans, soit un quart de siècle de plus que leurs ancêtres nés en 1900. Oh, il vaut mieux être Japonais qu’Angolais mais concrètement, cette espérance de vie signifie que les femmes n’ont plus besoin d’accoucher de 10 enfants pour en avoir 5 arrivés à l’âge adulte. Cela signifie aussi que l’amélioration continue de la santé des Terriens durant les soixante dernières années s’est traduite par une arrivée massive de jeunes sur le marché du travail : en vingt ans, entre 1990 et 2010, la population active mondiale–celle dont l’âge se situe entre 15 et 65 ans- a plus que doublé, de d’1,3 milliard à 3,4 milliards. Et cela, partout dans le monde et plus qu’ailleurs dans les pays naguère les plus pauvres, ceux d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.
            Alors, dans tous les états de la planète, les dirigeants ont peur. Dans les pays que l’on n’appelle plus pauvres mais émergents, ils ont peur de cette masse de jeunes qui arrive et qui réclame sa place et qui ne la trouve pas. Dans les pays développés qui deviennent des « immergents », la peur vient de tous ces jeunes immigrés qui arrivent par bateaux et traînent sans papiers dans les rues des villes et banlieues où ils sont en concurrence défavorable avec les jeunes nés sur place.
            Comment en sommes-nous arrivés là ? Par deux mouvements de fond : d’une part, la consommation frénétique qui a saisi les peuples d’Europe et d’Amérique du nord, puis les Australiens et les Japonais à partir des années 80, d’autre part, la volonté de ces mêmes peuples d’aider les pays pauvres à sortir de leur misère. Pour cela, il fallait du travail et les grandes entreprises du nord ont commencé à leur en donner en y implantant des sites de production. Le Japon fut le premier à en bénéficier. A partir de 1990, après la grave crise financière traversée par l’Amérique latine, les grandes institutions internationales ont modifié leurs modes d’intervention dans l’aide au développement en se fondant sur le « consensus de Washington ».    Rédigée en 1990 par John Williamson[2], cette feuille de route en dix points exigeait des pays demandeurs d’aide au FMI ou à la Banque mondiale qu’ils adoptassent les fameuses « réformes structurelles » : libéralisation des échanges, réforme fiscale, privatisations, adoption d’un taux de change compétitif… Bref, tout ce que l’on reproche aujourd’hui aux pays émergents ! Mais ne sommes-nous pas des arroseurs arrosés ?

             Ce sont nos grands groupes qui sont partis à la conquête de ces pays : hier en y délocalisant leurs usines pour y profiter des bas salaires et des exportations à bas coût, aujourd’hui en profitant de l’émergence de classes moyennes. Nos pays, et la France désindustrialisée plus que la plupart, ont fait le choix du pouvoir d’achat au détriment de celui de l’emploi. Et lorsque la situation a commencé à être plus tendue, alors on a créé le RMI, rebaptisé ensuite RSA, pour que même les chômeurs puissent s’équiper de smartphones et d’écrans plats. Et nous en profitons tous, car les pays émergents n’exportent pas que des biens, ils exportent aussi des femmes, des hommes qui viennent garder nos enfants, refaire nos maisons ou trimer dans nos champs ou sur les chantiers à des salaires bien inférieurs au revenu moyen du salarié CDI.

            Et rien ne m’exaspère plus que nos dirigeants qui se plaignent que nous vivons au-dessus de nos moyens. Qui a organisé la globalisation si ce ne sont les dirigeants des pays de l’OCDE et des multinationales ? Qui a permis la dévaluation compétitive pour les pays « cargo » qui sont aujourd’hui nos créditeurs ? Qui se vantait de faire d’Alcatel une firme sans usines ? le hic est qu’ils ont créé un monstre à la Frankenstein qu’ils ne maîtrisent plus.

             Nos pays immergents n’ont pas seulement dissocié travail et pouvoir d’achat, ils ont fait le choix du pouvoir d’achat contre le travail. Au lieu d’accroître le pouvoir d’achat des travailleurs en augmentant leurs salaires, ils l’ont accru en leur livrant des produits à bas coûts, fabriqués dans les usines à sueur. Le cas du textile est l’un des plus éclairants en la matière. Dans les années 80, les ouvrières de l’Aube et du Nord se retrouvèrent au chômage, au profit des Marocaines et des Tunisiennes d’abord, puis des Sud-africaines. Après que la Chine fut entrée dans l’OMC en 2003, alors ce fut au tour de ces dernières d’être congédiées : pour les grands donneurs d’ordre français, aucune raison de payer une Marocaine 210 euros au mois quand les Chinoises se ruaient dans les ateliers pour percevoir un salaire de 30 euros[3]. Et aujourd’hui, c’est au tour des Chinoises d’être licenciées au profit des Bengalies. Et après les Bengalies ? A qui le tour ? Les papoues de Nouvelle-Guinée ? Les Guaranis du Brésil ?
            La course au salarié le moins cher devra bien cesser un jour, mais ce jour-là n’est pas pour demain. D’ici 2050, plus d’1 milliard de jeunes actifs seront venus sur le marché du travail. Et toi, mon fils aîné, diplômé, bardé d’une multitude de stages, toi qui as envoyé près d’une centaine de CV avant de décrocher la timbale « CDI », je me réjouis que tu ne sois pas tombé dans la déprime face à cette féroce concurrence. Je me réjouis que tu aies gardé ton estime de toi sans te laisser polluer par la morosité ambiante. Car tu n’es pas responsable de la situation actuelle. Pas plus que ta soeur, stagiaire :
- Maman, j’ai calculé, pour le temps passé, je suis payée 30 centimes de l’heure !
- Ne te plains pas ma fille, rappelle-toi ton stage de l’an dernier, tu travaillais pour la gloire.

            Le président Sarkozy qui se vantait de remettre la France au travail n’avait-il pas été élu pour son slogan : « je serai le président du pouvoir d’achat » ? A quand un dirigeant qui proclamera « je serai le président du travail pour tous », indépendants ou salariés ? Ce type de dirigeant, on le trouve dans nombre de pays émergents, mais pas chez nous.

             Car vois-tu, mon fils, le temps presse. Aujourd’hui, c’est la Chine qui impose ses règles du jeu aux autres états. Demain viendra le tour de l’Inde. Ses centres de recherche en intelligence artificielle, dirigés et développés par des ingénieurs payés six fois moins que leurs pairs américains ou européens, lui donneront une position clé dans l’industrie mondiale. Pourquoi l’Inde ? parce qu’elle est portée par sa démographie.
            La jeunesse n’est pas un fardeau : elle est un gage de réussite future. Regarde l’histoire ! Les puissances dominantes le sont devenues par leur essor démographique : l’empire malien du XIII° siècle, l’Europe du XVIIème au XIXème siècle puis les Etats-Unis au vingtième. Et, à chaque fois, ils se sont effondrés par leur recul démographique.
            Alors devons-nous, Européens vieillissants, nous résoudre à sortir de l’histoire ? Non, car sortir de l’histoire, c’est entrer dans l’appauvrissement. Ces vingt dernières années, nous nous y sommes maintenus grâce au crédit octroyés par nos fournisseurs, jusqu’à ce que se brise l’alliance entre la finance et les puissances émergentes.
            Oh, il n’y a pas de complot. La finance ce ne sont pas les mythiques hedge funds de Londres ou des Bermudes, ni les grandes figures à la Soros ou à la Warren Buffet. Non, la finance, ce sont les instituteurs retraités de Californie, ce sont les retraités de la fonction publique ou des régimes Arrco-Agirc. Confrontés à la baisse de rendement de leurs portefeuilles et au déséquilibre du ratio cotisants-pensionnés, ils ont exigé des grandes entreprises qu’elles accroissent leur rentabilité. Le fameux retour de 15 % sur les fonds propres ! Et cette exigence s’est retournée contre les collaborateurs des entreprises : le partage de la valeur ajoutée[4] a peu à peu basculé vers les actionnaires. De 22,9 % en 1981, la part des actionnaires s’est hissée à 30,3 % en 2011. Oh, celle des salariés n’a apparemment que peu baissé, de 63,2 % à 59,3%[5] mais elle comporte une part croissante de charges sociales qui grèvent leur pouvoir d’achat.
            Ne cède pas aux raccourcis faciles, mon fils ! Les actionnaires ne sont pas des méchants. Tu les connais : c’est ton grand-père retraité, c’est ta mère lorsqu’elle était salariée en entreprise et qu’elle bénéficiait d’un fonds d’épargne salariale plus d’un PERCO, c’est ton oncle qui place son épargne dans des Sicav actions !

            Te rappelles-tu Véronique, responsable des investissements dans une caisse de retraite ? Elle nous avait fait bien rire à l’apéro, lorsqu’elle nous narrait ses escarmouches avec son directeur financier. « Il vient du Crédit Suisse AM. Pour montrer combien il était meilleur que nous, il a investi en mai 2008 5 milliards d’euros sur des obligations souveraines grecques. J’étais affolée, j’ai tenté de l’en dissuader. Rien à faire, je me suis fait traiter de fonctionnaire timorée, y compris par le directeur général ! Résultat : on se retrouve avec une paume énorme ! Et on fait comment maintenant ? »

             Tu comprends maintenant pourquoi l’Europe a voulu sauver ses banques et ses assureurs ? D’où vient le terrible pouvoir de nuisance de la finance sur l’économie ? Chacun d’entre nous détient une part de responsabilité dans la situation actuelle. Nous les vieux, moi-même comprise, bien que, rejetée du salariat, je doive me démener en tant que très petit entrepreneur, nous avons tous fait la guerre aux jeunes, du moins dans les pays développés. Est-ce parce que mes frères aînés se souviennent de leur violence des années 60, lorsque ils défiaient les pouvoirs établis ? Peu importe, aujourd’hui, le chômage des « jeunes » explose dans nos pays et nous laissons faire.
            C’est que, vois-tu, le « jeune » ne vaut plus rien. Tout ce qui est rare est cher et, j’y reviens, il existe sur Terre 3,4 milliards d’hommes et femmes en âge de travailler qui se battent tous pour des salaires, souvent de misère ou, du moins dans nos pays, plombés par des charges destinées aux retraités et aux exclus. Les chiffres parlent : en France, le salaire des sortants des grandes écoles n’a pas bougé, en euros constants, depuis 2000[6] ; « En Europe, prise dans son ensemble, le risque de faible rémunération chez les jeunes est plus de deux fois plus grand pour les tout jeunes travailleurs, avec la proportion de jeunes dans l’emploi faiblement rémunéré allant d’environ un jeune travailleur sur cinq au Portugal aux deux tiers aux Pays-Bas »[7] ; dans le monde, « le taux de chômage chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans s’établissait à 12,6 pour cent en 2010, soit 2,6 fois plus que le taux de chômage des adultes »[8].

            Non, la mondialisation financiarisée n’est pas à l’origine de nos maux actuels. Elle n’est que la conséquence, le symptôme d’un bouleversement anthropologique inédit dans l’histoire humaine. Jusqu’au milieu des années 60, l’homme était une denrée rare qui, à ce titre, avait droit à notre considération. Aujourd’hui, il est abondant et perd peu à peu de son caractère exceptionnel parmi les êtres vivants.
            Paradoxalement, cette abondance est le fruit d’une réussite collective dont l’humanité peut s’enorgueillir : après s’être sortis des séquelles de la seconde guerre mondiale, les pays développés se sont engagés vigoureusement dans l’aide aux peuples les plus pauvres, finançant campagnes de vaccination et de nutrition. Critiquable sur bien de ses aspects –corruption, ingérence dans les affaires intérieures d’Etats…-, cette entraide mondiale n’en fut pas moins un succès… dont nous commençons à essuyer les revers.
            Si l’homme est abondant, la nature, elle, devient rare. Ne te trompe pas mon fils, la cause écologique est la seule cause qui vaille aujourd’hui. Encore faudrait-il s’entendre sur les termes : je ne te parle pas ici des Khmers verts entrés au gouvernement cette année et pour qui l’écologie consiste à s’immiscer dans nos vies intimes et à nous dicter nos comportements privés. Non, je te parle de la lutte ouverte que se livrent les puissances –entreprises ou états- pour s’accaparer des matières indispensables à la survie de l’espèce : les mers, les fleuves et les lacs, les terres cultivables et les terres rares. Ne confonds pas, les terres rares[9], ce ne sont pas des terres agricoles, ce sont dix-sept métaux, pas très rares en fait mais indispensables à l’industrie contemporaine, essentiellement celle des télécoms, de la défense, et à l’industrie verte –éoliennes, solaire, efficacité énergétique, automobiles électriques,…

             Ce matin, avant de partir à l’anniversaire du fils de notre ami, j’ai reçu un texto d’un de mes interlocuteurs de l’hiver dernier. Il travaille à la division « achats » d’un grand équipementier et avait bien voulu nous éclairer sur sa politique d’achats responsables. Comme d’habitude, une fois explicités les grands principes et les réalisations, incontestables, de son groupe, il s’était déboulonné.
- Tout ça, c’est bien beau mais ça ne pèse pas lourd quand je vais à Baotou.
- Baotou ?
- Oui, Baotou, personne ne connaît mais c’est le Centre névralgique de la high-tech, plus que Palo Alto ou Bengalore. C’est une ville de Mongolie-Intérieure, chinoise donc. Une ville-champignon née en moins de vingt ans de l’exploitation de la mine Bayan Obo. On y extrait toutes les terres rares, avec des techniques très polluantes : bains d’acide, séparations par acide sulfurique ou ammoniaque. Vous comprenez, les terres rares sont appelées ainsi parce qu’elles sont dispersées dans leur milieu et qu’il est difficile de les extraire et de les rassembler.
            Il soupire et poursuit.
- Baotou, c’est l’enfer sur terre. Presque pas d’herbe, presque pas d’arbre ! Tu as peine à respirer, tu apportes tes bouteilles d’eau minérale avec toi ou tu te saoûles au saké parce que l’eau sur place est entièrement contaminée. Quand j’y vais, je descends au Shangri La, un hôtel immense, comme ils les font là-bas, avec des salles de banquets qui accueillent plusieurs milliers de personnes… Je sors ? un amalgame de petites cahutes et d’immeubles high tech, des ouvriers de trente ans, tu leur en donnerais soixante, presque pas de femmes. Le far-west à l’Est !

- Mais pourquoi y aller ?
- Pour y négocier les meilleurs prix et les meilleurs délais pour les minéraux dont j’ai besoin. Surtout le dysprosium. Nous en avons besoin pour faire des aimants et nous ne sommes pas les seuls : en moins de dix ans, son prix a été multiplié par trente fois. Alors je négocie avec des fonctionnaires corrompus, y compris par moi. Vous voyez, les politiques d’achat responsables, je veux bien jouer le jeu, elles sont utiles pour réduire les coûts mais elles ont des limites…

             Eh oui, mon fils, ces minéraux que tu retrouves dans ton téléphone, ta télé, dans le panneau solaire que ton cousin a installé sur son toit, ils viennent à près de 95 % de Chine. Des terres rares, tu en trouves ailleurs, en Amérique du Nord, en Australie, au Groenland, en Pologne, et les Chinois n’ont que 30 % des réserves prouvées. Mais s’il y a une seule chose qu’on ne peut reprocher à leurs dirigeants, c’est le manque de vision.
             En 1992, le chef de l’époque, Teng Xiaoping, déclarait : « le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares ». Ils ont mis le paquet sur la production, jouant sur les prix dès que des mines sont ouvertes ailleurs dans le monde pour rester les plus rentables. Résultat : toute l’industrie moderne leur lèche les bottes. Et les Etats aussi ! En 2010, la Chine avait restreint ses quotas d’exportation. Comme par hasard, c’était au moment de l’un de ses énièmes conflits avec le Japon pour le contrôle des îles Senkaku…
            Et quand, en juin dernier, l’Union européenne dont les entreprises importent 100 % de leurs besoins en terres rares, a commencé à s’intéresser au Groenland, le président chinois Hu Jintao est allé dans l’île autonome du Danemark … dès le lendemain de la visite d’Antonio Tajani, commissaire en charge de l’industrie. Pourquoi cet intérêt pour cette île autonome du Danemark, le pays le moins peuplé du monde avec à peine 57 000 habitants ? Parce que la calotte glacière fond à vitesse grand V et que le pays concentre le quart des réserves mondiales de terres rares. Inexploitables tant que les huit dixièmes de la surface du pays étaient recouverts de glace été comme hiver, elles vont le devenir d’ici moins de 15 ans, d’autant qu’elles sont concentrées dans le sud du pays, près de la ville de Narsaq, où la neige a toujours fondu l’été.

             Pauvre Groenland, tu vas devenir riche ! Car tu ne possèdes pas que des terres rares mais aussi des rubis, du cuivre… En 2015, London Mining, un groupe minier britannique commencera l’exploitation d’un gisement de cuivre. Pour cela, il lui faut des ouvriers. Où les trouver ? en Chine bien sûr. Il négocie donc avec des partenaires chinois[10]. Problème, les Inuits s’inquiètent de l’arrivée des quelques 3 000 hommes nécessaires même si les dirigeants promettent qu’ils ne se mêleront pas à la population.
            Le Groenland, ce n’est pas que des terres rares, c’est aussi, bientôt, des voies maritimes, une fois bien installé le réchauffement climatique. Leur utilisation réduira la dépendance du commerce Asie du sud-est-Europe à la traversée du canal de Suez, elle raccourcira les circuits de liaison Asie du Sud-est-côte ouest des Etats-Unis. Alors, même si l’Union européenne s’y oppose, je parie deux kopeks que la Chine obtiendra un poste au Conseil arctique. Cela fait des années qu’elle s’y obstine et elle réussira[11].

            L’équation que doit résoudre le monde contemporain est simple à l’énoncé : raréfaction des ressources naturelles plus explosion démographique égalent conflits militaires. Derrière les idéologies, partout où sévissent les guerres contemporaines, tu trouves du pétrole, de l’eau, de l’uranium ou des diamants –à quelques très rares exceptions près, telle la dislocation de la Yougoslavie.
            A cela s’ajoute le bouleversement (ou réchauffement) climatique qui entraîne déjà des déplacements de population. Eux aussi créeront des conflits, sociaux d’abord, militaires ensuite. La Terre a connu des modifications de son climat. Groenland ne signifie-t-il pas « le pays vert » ? La différence entre aujourd’hui et ce passé vieux de 500 000 ans, c’est que la Terre est bien plus peuplée. D’ici trente ans, des îles disparaîtront, le sud du Bengladesh sera recouvert par la mer, l’Afrique centrale connaîtra des épisodes de sécheresse durables et drastiques, comme l’Australie, la Russie ou le centre des Etats-Unis et les hommes quitteront leurs terres inhospitalières pour partir au Nord, là où il fait moins chaud. Pour l’instant, ce sont surtout les animaux qui fuient vers le Nord. En Europe où les températures moyennes ont augmenté de un degré centigrade en vingt ans, ce sont les oiseaux et les papillons qui se sont déplacés. Et les hommes suivront.
            Aujourd’hui, tu as quelques 50 millions de migrants dans le monde. Il y en aura cinq fois plus en 2050[12]. Il est indéniable que la recherche d’une vie plus facile motive la plupart des migrants aujourd’hui mais, déjà, tu observeras que le réchauffement climatique est souvent la cause première de leur départ – je laisse de côté les persécutés politiques.
            Prends le Niger par exemple. Les Nigériens ont une très longue tradition de migration, saisonnière (novembre-décembre puis mars-avril) mais celle-ci s’est accrue depuis vingt ans, en raison de l’acuité de la sécheresse. Jusqu’à peu, ils allaient vers le Nigeria, la Côte d’Ivoire et la Libye. Désormais, cette dernière leur est fermée, tout comme, dans une moindre proportion, la Côte d’Ivoire, à cause des guerres civiles. Le Nigeria s’y met à son tour : confronté à l’islamisme radical de Boko Haram[13], il se méfie désormais des immigrés nigériens, qui sont des musulmans sunnites, et les renvoie, manu militari, vers leur pays…
             Du coup, les migrations saisonnières se transforment en migrations sans retour, vers l’Algérie, l’Europe et le Maroc. Hier autonomes, elles sont organisées maintenant par des réseaux locaux de traite humaine : tu remarqueras que les femmes sont de plus en plus nombreuses parmi les migrants. C’est qu’elles sont beaucoup plus rentables que les hommes. Pour trois raisons : elles se révoltent moins, du fait de leur moindre force physique ; elles rapportent durant la migration grâce à la prostitution ; enfin, elles sont plus facilement acceptées dans les pays d’arrivée où il suffit qu’elles aient un enfant pour bénéficier du droit à l’installation.
             Ces migrations nées du réchauffement climatique, elles s’accélèrent et se poursuivront encore durant les cinquante prochaines années. Un grand basculement démographique est à l’œuvre aujourd’hui et nul ne peut l’arrêter. Et ce qui le favorise, c’est que l’homme ne vaut plus grand-chose. En 1577, Jean Bodin écrivait « il n’y a de richesse ni de force que d’hommes ». En 2012, personne n’ose l’écrire mais « il n’y a de richesse ni de force que la nature ».

              La dés-organisation du monde se fonde sur la perte de valeur de l’homme, une valeur qui n’est pas que matérielle, mais spirituelle aussi. Il fallait que l’homme perdît de son caractère exceptionnel dans l’histoire pour qu’il fût plus malléable, plus corvéable et plus « sécable ». Pourquoi la Chine continue-t-elle d’appliquer la peine de mort ? Parce qu’elle est communiste ? Non, parce que ses hôpitaux ont besoin des condamnés à mort : ils fournissent les deux-tiers des transfusions d’organes. Il y a quelques mois, le quotidien anglais The Guardian a publié une enquête édifiante : une entreprise chinoise de cosmétique exportant en Europe utilise du collagène prélevé sur des condamnés à mort. Il en faut n’est-ce pas pour regonfler nos lèvres et colmater nos rides...

              Du début à la fin de vie, la marchandisation du corps humain est en route. Au niveau le plus miséreux comme le plus dispendieux. Dans une dizaine de pays d’Afrique, les policiers ferment régulièrement des usines à bébé où de jeunes filles sont cloîtrées jusqu’à ce qu’elles accouchent, qu’on leur prenne leur enfant et qu’on les rejette à la rue. En Californie, c’est plus glamour. Les actrices qui redoutent vergetures et élargissement des hanches recourent à la GPA ou gestation par autrui. Il leur suffit de donner un ovule fécondé par le « père » à un « womb for rent » ou « utérus à louer ». Et tout un chacun de se réjouir. C’est plutôt cher : Elton John et son compagnon ont déboursé 24 000 euros pour « leur fils » acheté aux Etats-Unis. L’Inde est plus abordable. Un millier de cliniques se partagent le marché, où les enfants se vendent autour de 15 000 euros, la « mère » porteuse percevant 3 500 euros en moyenne.  Il faut cependant bien choisir sa clinique car certains gynécologues particulièrement avides recourent massivement aux déclenchements prématurés de l’accouchement, au bout de huit voire sept mois de grossesse…
            Ce ravalement du corps des femmes à celui des vaches laitières, non, pardon, de vaches de réforme, n’est possible que grâce au progrès médical. Il n’est qu’une transition, certes désagréable d’un point de vue moral, mais bientôt, les femmes ne seront plus nécessaires pour porter des enfants, grâce à l’utérus artificiel. Bien entendu, les laboratoires qui travaillent sur cette technique la justifient par le bien qu’elle apportera aux mères sans utérus ou aux prématurés mais on peut être certain que les femmes les plus riches s’en serviront pour poursuivre leur vie sans être incommodées par les grossesses.
              Comprends-moi mon fils, je ne condamne pas la science ni les chercheurs. Je les admire. Ce que je condamne, c’est l’absence de réflexion de la société civile sur les conséquences de leurs travaux. Durant les années 1950-1960, l’utilisation de l’uranium pour la bombe nucléaire A suscita des débats très vifs, tant dans la communauté scientifique que parmi les citoyens des pays démocratiques. Aujourd’hui, le silence est assourdissant. Pas seulement sur le sort fait aux dépouilles des condamnés à mort ou aux enfants achetés par leurs « parents », mais aussi sur tout ces progrès qui nous facilitent la vie.

             Internet qui abolit les frontières participe autant que les migrations à l’effondrement des structures étatiques et de la cohésion des sociétés. La traçabilité de nos échanges sur la toile annihile notre vie privée. En droit, la violation du secret de la correspondance est punie d’un an de prison et de 45 00 euros d’amende en France. Dans la pratique, seuls les lettres postales sont concernées par cet article, nos mails ou nos recherches sur Internet sont la propriété des Google, Yahoo et autres Facebook. Nous préférons jouer les ignorants que regarder en face les impacts de cette violation.
             Notre monde retourne à l’esclavage, un esclavage bien plus raffiné que celui mené par les Romains ou les Grecs, les Arabes ou les colons d’Amérique. Pour le Petit Robert, l’esclave est une « personne qui n’a pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maître, soit du fait de sa naissance, soit par capture à la guerre, vente, condamnation »[14].

               Laissons de côté les enfants esclaves utilisés comme soldats en République démocratique du Congo ou en Syrie, les petits sahraouis déportés vers Cuba, les employées de maison philippines séquestrées dans les états du Golfe ou au Liban, les « Vudusi » du Togo, du Bénin ou du Ghana et les « Haratines » de Mauritanie même si, au total, ils seraient trentaine de millions d’esclaves au sens classique, celui du Petit Robert.
              Intéressons-nous plutôt à la nouvelle race d’esclave qui naît sous nos yeux, anticipée par le Matrix[15] de Lana Wachowski mais sans qu’aucun Thomas Anderson n’émerge encore car l’accélération des progrès scientifiques nous fait perdre nos repères. Parmi ces nouveaux esclaves, je vois les enfants achetés par GPA, les mères porteuses, les pauvres d’Europe de l’est ou de l’Inde qui vendent leurs reins ou leurs rétines pour quelques centaines d’euros et puis nous tous aussi dont les comportements sont manipulés par les réseaux sociaux qui analysent, anticipent et incitent nos comportements. Les logiciels de prévision ne servent pas seulement à prédire la météo ou les risques de maladie ; ils augurent délits et crimes, achats et réservations, itinéraires de voyage. Petit à petit nous abandonnons des pans entiers de notre liberté en échange de l’ivresse de puissance que nous donne la technique.

               Nous sommes des esclaves sans maître déterminé contre qui nous pourrions nous révolter.

              Durant 2,5 millions d’années, nous avons vécu au sein d’une nature gratuite et luxuriante ; aujourd'hui, elle est rare et parcimonieuse quand nous sommes devenus une denrée surabondante. Et, parmi nous, les mâles sont les moins utiles à la marche du monde. Fondée sur la mécanisation et les services, l’économie, même agricole ou industrielle, n’a plus besoin de leurs bras. Oh, nous n’en sommes pas à sacrifier les bébés garçons à la naissance ! Ca, c’est pour les filles. Non, il suffit de les émasculer, pas physiologiquement mais neurologiquement et intellectuellement.
               Neurologiquement ? c’est la ritaline, ce régulateur de comportement prescrit à 10 % des enfants américains, dont 80 % sont des garçons[16]. Intellectuellement ? C’est la préférence donnée aux filles durant leur scolarité : en France en 2010, 71 % d’entre elles avaient décroché le baccalauréat, contre 61 % de leurs frères et cousins. La discrimination scolaire en faveur des filles se pratique dans les vingt-six pays les plus riches de la planète : lorsqu’on évalue les scores de compréhension d’un texte écrit, elles ont une note supérieure de 32 points à celle des garçons, les écarts allant de 51 pour la Finlande à 25 pour le Chili…

              Cette préférence donnée à la formation du capital intellectuel féminin n’est jamais remise en cause par la société. Et pour cause ! Les filles sont plus « sérieuses » -entendez moins sujettes à la révolte. Tout est fait pour améliorer leurs performances, notamment dans la filière lycéenne « S ». Que 23 % des garçons français sortent du système scolaire sans diplôme, soit presque deux fois plus (12 %) que leurs sœurs et cousines, ne gêne personne. Dans les sociétés développées, il est peu rentable d’investir sur l’avenir du jeune mâle.

                C’est au tournant de l’an 2000 que les femmes sont entrées massivement dans le travail salarié. Les statistiques mondiales de l’OIT sont éloquentes : la proportion de femmes ayant un emploi rémunéré, inférieure à 38 % en 1982, est passée de 42,9 % en 1996 à 47,9 % en 2006. Certes, les disparités subsistent. Alors que, dans les pays développés, on comptait, en 2003, 91 travailleuses pour 100 hommes, et, en Asie orientale, 83 travailleuses pour 100 hommes, au Proche-Orient, en Afrique du Nord et en Asie du Sud, elles étaient seulement 40 à disposer d’un emploi rémunéré.

             Après l’afflux des jeunes, l’urbanisation, la rareté de la nature et la fulgurance de la technique, c’est là le cinquième des chambardements de l’humanité contemporaine. Problème, si les hommes ne sont plus nécessaires à l’économie post-industrielle, ils ne sont pas disposés à abandonner leur pouvoir. L’égalité de salaires est loin d’être acquise. Dans l’Union européenne où cette dernière est inscrite dans la loi, « l’écart de rémunérations en 2006 s’échelonnait entre environ 4 % à Malte et 25 % en Estonie »[17]. Partout, les femmes sont surreprésentées parmi les travailleurs pauvres. En Inde, 36,1 % des femmes qui ont un emploi sont considérées comme des travailleurs pauvres selon le critère d’1 dollar par jour, contre 30 % d’hommes[18]. Quant aux emplois à temps partiels, ils sont leur apanage quasi-exclusif, la palme mondiale revenant aux Pays-Bas où 40 %  seulement des Néerlandaises travaillent à plein-temps.
            Surtout, le pouvoir réel, politique ou économique échappe au sexe que l’on peut encore dire faible. 14 Etats sur les 195 pays reconnus par l’ONU étaient dirigés par une femme en 2009 et, dans seulement 23 d’entre eux, les instances populaires -parlements ou sénats- accueillaient plus de 30 % de femmes. Dans le monde économique aussi, les femmes restent exclues des structures décisionnaires : 13 des 500 plus grandes firmes mondiales sont dirigées par une femme tandis que 97 % des terres agricoles sont la propriété des hommes…
            Ces bouleversements dans la marche du monde heurtent l’humanité entière, dans sa culture, dans ses civilisations et provoquent en retour crispations et haine.
             La maltraitance des femmes reste une constante quelque soit le pays : selon les données de la Banque mondiale, le viol et la violence conjugale représentent, pour une femme âgée de 15 à 44 ans, un risque supérieur au cancer, aux accidents de la route, à la guerre et au paludisme réunis. Les avancées permises par la science, telle la pilule, suscitent en retour des crispations sur les rôles traditionnels hommes et femmes, tout comme Internet desserre les liens anciens entre territoires et humains. Les difficultés d’intégration ou d’assimilation des migrants et descendants de migrants tiennent moins aux différences de culture qu’à la possibilité offerte par la technique –télévision par satellite ou réseaux sociaux- de conserver les liens d’origine.
             L’humanité a réalisé, ces trente dernières années, des progrès merveilleux : quasi éradication de la faim, allongement de la durée de vie, accès à l’éducation, aux services publics, ouverture des frontières… Aujourd’hui, elle a la gueule de bois. Il lui faut trouver désormais de nouvelles façons de vivre ensemble, qui dépassent les clivages anciens.

               Malheureusement, toute interrogation sur la marche du monde est proscrite par nos gouvernants. Et c’est dans la construction européenne que leur rigorisme est le plus criant.


 

 

 

 



[1] Anthropologie : science de l’homme en tant qu’il se différencie des animaux par le langage, les rites religieux et funéraires, l’utilisation de son intelligence artificielle et sociale, la complexité de ses organisations…

[2] Economiste membre du think tank « Institute for International Economics », situé à Washington, comme le FMI, la Banque mondiale, le gouvernement ou la Fed américains…

[3] Les conséquences négatives de l'adhésion de la Chine à  l'Organisation Mondiale du Commerce, sur le secteur textile au Maroc par Alexandra Smadja et Badr Laboizi
ESG Paris - Marketing & Commerce international 2006 – Mémoires on line

[4] La valeur ajoutée d’une entreprise est la richesse qu’elle crée au cours de son cycle annuel de production. Elle se partage ensuite, outre les impôts et taxes divers, entre deux facteurs de production, le capital et le travail. Le premier est représenté par l’excédent brut d’exploitation, le second par la rémunération des salariés, cotisations sociales comprises.

[5] Source Insee

[6] Source : Etude annuelle de la Conférence des Grandes Ecoles (année 2013).

[7] Source : Rapport mondial sur les salaires 2010/2011 de l’OIT.

[8] Source : Tendances mondiales de l’emploi 2001 ; le défi d’une reprise de l’emploi, rapport du BIP.

[9] Cerium, Dysprosium, Erbium, Europium, Gadolinium, Homium, Lanthane, Lutecium, Neodyme, Praséodyme, Promethium, Samarium, Scandium, Terbium, Thulium, Yttrium.

[10] CaixinOnline du 11 juin 2012 ; « after year of talks, Sichuan Miner still no closer to Greenland Deal »

[11] La Chine obtiendra un poste d’observateur permanent en 2013.

[12] Projection de l’OMI (Organisation internationale des migrations)

[13] Boko Haram ou « l’éducation occidentale est un péché » : groupe islamiste du nord du pays, prônant l’application de la charia dans les états du nord du Nigeria par le recours à la violence armée, contre les chrétiens (incendies d’églises et massacres de fidèles) et les forces fédérales (attaques de commissariats et casernes).

[14] Edition de 1991

[15] Film sorti en 1999 dans lequel les hommes servent de réserve énergétique aux machines.

[16] En France, où ce « médicament », conçu au départ pour soigner les adultes dépressifs ou narcoleptiques, commence à se diffuser, on observe le même écart : 3 à 4 % des garçons à l’école y seraient soumis pour 1 % des filles. Je considère qu’il s’agit d’un scandale de santé publique : aucune étude épidémiologique n’a été lancée pour comprendre comment, en moins de 10 ans, 3 à 4 % des garçons seraient atteints d’un trouble de comportement si grave qu’il nécessite l’absorption, plusieurs années durant, d’un psychostimulant.

[17] Tendances mondiales de l’emploi des femmes 2009, rapport de l’OIT

[18] Idem

 

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lundi, 22 septembre 2014

Un drôle d'été français - France, mère des arts, des lettres et des sciences

Vendredi 17 août 2012

Les Français seraient donc trop riches

 

         A la fin d'une semaine de prises de rendez-vous et d'approches de contacts qui, je l'espère, seront mes clients de la rentrée, je file gare Saint-Lazare prendre le train pour Trouville. Dans mon compartiment souffle l'esprit de la fête. Oubliée la moiteur parisienne ! Autour de moi, des jeunes acharnés sur leurs mobiles ou tablettes pour préparer leur soirée ou s'en vanter auprès de ceux qui n'y seront pas. Leur présence ravive le goût de ma jeunesse.
Je me laisser aller après l'échange désagréable subi avec un couple au départ du train. Le mari était handicapé, je devrais dire « brandissait sa carte de handicapé » et j'avais eu le malheur de m'assoir sur une place « réservée », et cela dans un train aux deux-tiers vide ! Ah, que jamais je ne me comporte en handicapée si je le deviens !

            Enfin, nous approchons de Trouville mais, à trois kilomètres de l'arrivée, le ciel se couvre. Au terminus, je descends dans la bruine, pas le temps de respirer, mon mari m'embarque pour rejoindre des amis.
            Il y a là l'épouse d'un entraîneur de chevaux de course. Elle a passé son enfance au Liban. Du fait du travail de son mari, souvent par monts et par vaux, elle a renoncé à exercer sa profession de vétérinaire et s'est lancé dans l'aide aux écoles de là-bas auxquelles elle envoie meubles et livres. Tous nous rions à l'écoute de ses péripéties : démarchage des commerçants en France, recherche de capitaine de navire acceptant de prendre -pour rien et en cachette de l'armateur- son conteneur bisannuel, ruses et déboires du commissionnaire du port de Tripoli...

            « Une mère de famille qui fait dans la charité », diraient certains avec commisération, tant le travail familial non salarié est devenu symbole d'aliénation. Pourtant, quelle intelligence, quel esprit de solidarité, quelle finesse pour se jouer des barrières douanières ou policières ! Du fond de sa Normandie d'adoption, depuis cinq années, cette femme forge une chaîne de solidarité longue de milliers de kilomètres, d'une solidité à toute épreuve.
            Autour d'elle, personne ne s'étonne de cette mobilisation de compétences. Ne la retrouve-t-on pas chez nombre de Français ? Sans se vanter, sans s'indigner, selon la terminologie adolescente à la mode, ils font. La nouveauté est que cette construction de solidarités multiples est quasi-secrète. Elle ne réclame pas de subventions, se tient à l'abri des regards extérieurs. Parfois, elle aboutit à des pratiques contraires au bien-être de ses initiateurs. Il y a trois semaines, encore vacances chez mon père, j'avais reçu l'appel d'une cousine alors que nous revenions de la plage.
- Marie ? C'est Stef. Je suis coincée sur le parking de Carrefour Market à Saint-Pierre. La voiture ne repart pas. Tu peux passer me prendre ? Didier ne peut pas quitter le boulot.
- Je suis là dans dix minutes. C'est la batterie ?
- Non, il ne semble pas. Un type qui avait des pinces dans sa voiture est venu m'aider mais on n'a pas pu faire démarrer le moteur.
        Quand nous nous retrouvâmes, après avoir transféré ses courses dans mon coffre, elle me demanda de l'emmener chez un certain Michel, un ancien de Turboméca « qui fait le mécanicien ».
- Tu n'as pas d'assistance avec l'assurance ? Ca serait plus simple de la faire jouer, non ?
- Non, non, je préfère Michel. Ce soir, il emporte la voiture avec son camion, demain il la répare et je la récupère le soir.
- Je pige pas là. Tu peux faire marcher ton assistance, que tu paies déjà, et là, tu préfères passer par un type que tu vas payer et en plus tu n'auras aucune certitude sur la qualité du boulot.
- Si tu piges pas, j'y peux rien.

         Vlan dans les gencives ! C'est vrai, pour moi, c'est quoi la solidarité ? Parisienne, bien insérée, au fait des circuits, ai-je besoin des autres ? Entre deux assurances, l'une obligatoire, celle de son automobile, l’autre apportée par un réseau de relations faites de services échangés, monétisés ou non, Stéphanie a choisi. La morale fiscale et sociale n'y trouve pas son compte : la réparation aura été faite au black. Mais qui suis-je pour critiquer ? En début d'année, n'étions-nous pas passés par un « consultant en subventions » ? D'Orange où il est installé, il nous avait piloté dans le dédale administratif de Paris et de la région Ile-de-France pour que nous présentions notre association aux décideurs divers, de l'ADECTE à je ne sais plus quels bureaux.
        D'un côté, ceux qui savent et sucent au sang une vache naguère grasse, de l'autre ceux qui refusent ce savoir et se tissent une solide cotte de maille face à une adversité grandissante. Car il faudra être solide. Notre déchéance n'a-t-elle pas été programmée par ceux-là mêmes qui nous dirigent et nous représentent ?

        C'était à l'automne 2011. Nous avions passé deux heures dans le bureau d'un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères. S'apprêtant à quitter ses fonctions pour organiser, de New York, une réunion internationale, il s'était montré attentif et détendu et nous avait fourni conseils et recommandations utiles. A la fin de l'entretien, comme il nous raccompagnait vers l'ascenseur, je lui demandai si il était lié à un écrivain français mort il y a plusieurs siècles et dont il portait le nom. Imbu de ce que je fis la connexion, il s'immobilisa dans le couloir et glosa sur sa famille, sur ses vignobles... Nous nous serrâmes la main et là, il fit une confidence ou, plutôt, lâcha une bombe :
- Vous savez, les Français sont beaucoup trop riches. La planète ne supportera pas que des milliards d'êtres humains accèdent au même train de vie que nous. Il faut que les Français réduisent leur train de vie !
J'ai l'esprit d'escalier. D'ascenseur en l'occurrence. Ce n'est que revenue sur le trottoir que je trouvai les mots :
- Mais c'est un traître !
Mon associé tempéra :
- Il ne faut pas exagérer, c'est vrai qu'il faut rééquilibrer les niveaux de vie entre Terriens.
- Ce n'est pas une question de train de vie, c'est une question d'utilisation intelligente des ressources naturelles et de maîtrise des modes de production ! Au nom de quoi, de qui, devrais-je m'appauvrir ? Et cet homme, c'est moi, c'est toi qui le payons, non ? C'est quoi un diplomate qui me représente en disant aux autres pays : allez-y, je suis d'accord avec vous, les Français sont trop riches ? Ce type nous bassine avec le respect de la nature et ses vignobles bio. Qu'il me respecte moi, et qu'il respecte son pays ! C'est ça la mondialisation ? L'enrichissement pour les autres et la tiers-mondialisation pour nous ? Et, puis, tu as bien entendu : il a dit : « les Français sont trop riches ». Il n’a pas dit « Nous sommes trop riches ».
            Mes mains tremblaient tant j'étais ulcérée. Mon associé me débloqua l'anti-vol du vélo. Ne pensez-pas que je suis « écolo », non, le vélo est un moyen simple, agréable et pas cher de maintenir la forme.
            C'est en souvenir de cet homme que j'écris ces lignes, le lendemain matin de ma première soirée trouvilloise. La trahison des élites était pour moi le titre d'un livre, jamais ne l'avais-je ressentie dans ma chair. De tous les interlocuteurs de ces derniers mois, aucun ne m'avait laissé une telle sensation de total abandon. Chacun se débattait, chacun tâchait de faire au mieux, dans les limites de ses moyens et sous la pression tant de la hiérarchie que d'une population aux nerfs à fleur de peau. Mais vraiment, aucun jamais ne lâchait, tel ce commissaire européen brandissant lors d'un colloque un feuillet sur lequel était inscrits les rangs futurs des Etats au regard de leur puissance économique, avec une France régressant à la vingtième place en 2025.
            A l'égard de la quasi-totalité de ces décideurs, politiques ou économiques, j'avais éprouvé du respect. Ils me rappelaient ces soldats de l'offensive de juin 1940 massacrés par l'avancée de l'armée allemande tandis que leurs grands chefs militaires préparaient l'armistice. Certes, ces dirigeants d'aujourd'hui manquaient de vision, de compréhension à la fois du monde et de la France, mais ils restaient des lutteurs.
              A ceux qui me diront : « sur quatre vingtaines de lutteurs, tu n'auras rencontré qu'un « traître », ce n'est pas bien grave », je réponds que ce « traître »-là n'occupe pas une fonction anodine. Diplomate, il représente la France devant les autres pays. Par son discours, il leur signifie : « la France ne lutte plus, la France est un fruit mûr facile à cueillir. Allez-v, attaquez ses banques, attaquez ses entreprises, attaquez le mode de vie de sa population, les risques sont minimes. » Et puis, ce discours, trop souvent je le perçois en filigramme des énoncés d' « experts » derrière qui avancent nos dirigeants « politiques » de l'heure, trop lâches pour se mettre en avant.

            Engourdie, je me lève, m'étire et cours sur place. Il doit être un peu plus de 9 heures. Il y a près d'une heure et demie que je suis partie courir le long de la plage de Trouville vers le nord, profitant du retrait de la mer pour longer les falaises à petites foulées, sans rencontrer plus de trois pêcheurs et moins d'une demi-douzaine de coureurs. Je me rassois sur mon rocher en forme de fauteuil, pose mes pieds mouillés sur un autre puis sors le carnet que j'avais glissé dans mon dos.
            Je m'agace que l'euphorie de la course et la beauté de la plage n'agissent pas contre le fiel du souvenir de mon diplomate. Le grand raoût international s'est déjà tenu, sans grand succès. Tu m'étonnes ! La protection des ressources naturelles, la réalisation des objectifs du millénaire, qui s'en soucie ? C'est la course, non seulement à l'armement militaire, mais au contrôle des ressources, agricoles ou de terres rares, armes plus que létales, c'est la course à la puissance économique.                 

             Navires et tankers croisent devant moi. Plus loin, l'Angleterre. Dans mon dos, les falaises. A ma gauche, voiliers et fun boards sortent de l'école de voile. A quelques encablures sur ma droite, fument les raffineries du Havre.
             Le Havre où, en 1941, Jean-Paul Sartre  écrivit « Les mouches ». Inspirée de celle du même nom d'Euripide, sa pièce de théâtre est tombée aux oubliettes. De retour d'Allemagne où il avait été tenu prisonnier, le philosophe avait été frappé par la vulgate pétainiste qui appelait les Français à la repentance de leurs soit-disant erreurs passées, celles-là même qui auraient expliqué la défaite de 1940. D'où son choix des Mouches, qui envahissaient la ville d'Argos où Oreste opposait sa volonté aux Dieux.    
            Cinquante ans plus tard, Jean-Paul Sartre enfoncerait le clou : « J'ai essayé de montrer que le remords n'était pas l'attitude que les Français devaient choisir après l'effondrement militaire de notre pays ». Le remords ? Depuis deux dizaines d'années au moins nous sommes immergés dedans. Remords de la guerre d'Algérie, remords du colonialisme, remords des guerres napoléoniennes, remords de l'esclavage, remords, remords... Pardon, en quoi devrai-je être tenue responsable des actes de mes ancêtres ? Ils étaient de pauvres paysans accablés d'enfants et d'impôts !

            Je me souviens. J'allais vers mes 15 ans. Mes parents m'envoyaient en Allemagne, en séjour linguistique. Je feuilletais le dépliant de l'organisme quand débarqua à la maison un ami de mes parents.
- Qu'est-ce que tu lis ?
- La brochure sur le séjour que je vais faire en Allemagne en août prochain.
- En Allemagne ? Où çà ?
- Pas loin de Francfort.
- Montre-moi.
            Et le voici qui se met à me parler de la beauté de la Forêt Noire et du Rhin, du sens pratique des Allemands. A l'époque, les enfants écoutaient et ne posaient pas de questions. Dès qu'il fut parti, je me précipitai vers ma mère.
- Comment connaît-il si bien l'Allemagne ? Il y va pour son travail ?
- Non, il a été déporté. Comme il refusait de partir avec le STO, il avait rejoint le maquis, avait été capturé et envoyé en camp. Il était jeune, bien portant, étudiant en génie mécanique, alors les communistes du camp l'avaient protégé et fait partir comme ouvrier dans une usine dans la banlieue de Francfort. C'est comme ça qu'il a connu l'Allemagne et je peux te dire, il est peu probable qu'il y reparte un jour.
- Je ne savais pas tout ça !
- Non, il n'en parle pas. Quand il est revenu à la gare de Dax, Hélène, qui était déjà sa fiancée à l'époque, ne l'avait pas reconnu tant il était maigre. Mais toi aussi, tu te tais. Je ne suis même pas sûre que ses filles soient au courant.
            C'était le milieu des années 70. Le mot d'ordre alors était de regarder vers l'avenir, sans repentir ni remords, ainsi que le voulait le Sartre de 1941. Après s'être reconstruits, les pays qui avaient souffert sous le joug allemand ainsi que l'Allemagne, divisée en deux, avaient décidé de construire une Europe forte et pacifiée, au moins dans sa partie occidentale.
             L'échange avec cet ami de mes parents m'a durablement marquée. De son passage en Allemagne, il ne me transmettait que la beauté des paysages rhénans et l'ingéniosité de ses habitants. Ainsi, il me protégeait des préjugés, m'encourageait à me confronter à d'autres comportements et à en tirer ma propre opinion, me laissait ma confiance en la vie et en les hommes.     
               L'insouciance de la jeunesse, pendant de son impuissance politique[1], était un trésor que les adultes s'enorgueillissaient de préserver. Aujourd'hui, les enfants sont sommés d'adopter des comportements « écologiquement » responsables et, tels de petits agents de la Stasi, d'espionner leurs parents récalcitrants : séparer les ordures ménagères, ne pas fumer, ne pas consommer trop d'eau...
            Car bien entendu, ce sont les enfants qui sont responsables de la pollution sur la planète. Ce sont eux qui envoient les déchets industriels ou hospitaliers au fin fond du Tibet ou au large des côtes somaliennes, ce sont eux qui émettent le plus d'émissions de CO2 dans l'air, ce sont eux qui ont asséché la mer d'Aral ou empoisonné le fleuve Anani pour y trouver de l'or. Quant aux gosses qui s'ennuient à l'école, ce sont des nuls, tout juste bons à être parqués dans des collèges poubelle où règne la violence de petits caïds qui très vite deviendront grands.
            Bizarre, bizarre, au temps du plein emploi, nul n'aurait songé à traiter de nuls ceux qui, à 14 ou 16 ans, partaient en apprentissage ou, le brevet en poche, rejoignaient telle ou telle entreprise trop heureuse d'avoir de nouveaux employés. Il n'y avait pas de bac pro, juste des collèges « professionnels », bien tenus, bien équipés, d'où sortaient de futurs ouvriers fiers de leur savoir tout juste acquis. La modernité n'était pas un gros mot, elle était porteuse de joie.

            C'est cette joie que je veux retrouver. Je me lève, m'ébroue, re-coince mon carnet dans le bas du dos et repars vers la maison. J'ai plus de cinquante ans mais je jouis de toute ma santé et j'ai bien l'intention de continuer à profiter pleinement de ma vie. La peur de l'avenir, le chômage, l'appauvrissement programmés, ils sont le fruit d'une conjuration dont je ne fais pas partie. Une conjuration sans nom ni tête, une conjuration issue de l'abandon de leurs prérogatives par les politiques, résultante de la recherche du profit maximum par des groupes industriels ou de services sans contrôle, une conjuration d'autant plus dure à combattre que ses membres ne savent même pas qu'ils en font partie, une conjuration qui n'aura pas ma peau.
            Je cours sur le sable, je cours dans les flaques et sur les rochers glissants, je cours sans perdre haleine. Ce plaisir là n'a aucun prix. Nul n'a prise sur lui. Ni sur celui de mon fils et de ses amis que je rejoins trois quarts d'heure plus tard sur la plage.

            William Strauss et Neil Howe l'ont démontré dans leur livre « Generations : The History of America's Future, 1584 to 2069 ». Pour ces deux essayistes américains, que m'a incité à lire l'un de mes -rares- interlocuteurs optimistes (sans doute parce qu'il s'agissait d'un vieux professeur d'économie, doté d'un certain recul sur le cours des choses), la vie des peuples, comme celles des hommes, suit un cycle de quatre phases, dites générationnelles et d'une durée de vingt à vingt-deux ans ans : enfance, jeunesse adulte, âge mur et vieillesse. Chaque génération se comporte comme une cohorte d'individus partageant des attitudes façonnées au cours des évènements qu'ils auront traversés durant leur enfance et leur jeunesse. Tirant leur thèse de l'observation de l'histoire des Etats-Unis -mais elle vaut aussi pour la France, Strauss et Howe identifient donc quatre phases ou tournants. La première est appelée « haute phase » : il s'agit d'une ère post-crise durant laquelle règne la confiance en l'avenir en raison de la solidité des institutions publiques. Le prix à payer est celui du conformisme pour la génération dite silencieuse, celle qui était adulte de 1945 à 1968.
            Survient alors le temps des « prophètes ». Au nom d'un idéal d'autonomie, à la fois personnelle et spirituelle, les enfants de cette génération silencieuse rejettent les institutions de l'ère précédente. Ce temps du réveil qui se caractérise par une riche inventivité sera suivi de l'Unraveling, de la moitié des années 80 aux premières années du millénaire. La société passe de l'individualisme à l'atomisation, les institutions, de faibles, deviennent objet de défiance et de moquerie, les partis politiques cèdent place à des camps aux valeurs antagonistes. Née entre 1961 et 1981, la génération appelée X aux Etats-Unis, Y en France (ne me demandez pas pourquoi) a pour archétype le nomadisme.
            Arrive enfin la quatrième phase, celle de la crise. En réponse aux menaces pour la survie de la nation, la génération millénaire, celle des héros nés entre 1982 et 2004, reconstruit les institutions. L'autorité civile renaîtra, les individus ressentiront l'appartenance à un groupe et, collectivement, redéfiniront l'identité nationale. Strauss et Howe s'appuient bien évidemment sur l'histoire américaine, assimilant les jeunes de ce jour aux GI des années 40.
            Pour ma part, heureuse sur la plage, je regarde cette petite bande de garçons et filles taper comme des brutes dans un ballon -aucun Zidane parmi eux. Ils me rassérènent. Je crois en l'avenir, je crois en eux. Et ma confiance est d'autant plus solide que nous en avons fini des hommes providentiels. L'usage d'Internet a aboli les hiérarchies ou, plutôt, ne tolère que celles légitimes et limitées à un champ déterminé. Oui, ces gamins de 12-15 ans nous sortiront d'affaire ! A une condition, que nous leur donnions les clés de ce monde. La première ? La compréhension.

 

 

 



[1] La majorité légale ne serait ramenée de 21 à 18 ans qu'en 1976

 

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dimanche, 21 septembre 2014

Un drôle d'été français - La guerre sans nom

Samedi 12 août 2012

Les bruits de bottes du petit Maréchal Hollande

          Il est 10 heures du matin. Mon fils, mon frère et ses filles sont partis à la plage, mon père chez un ami. Ma seule obligation ? nourrir et promener le chien. Pour l’heure, je me berce dans le hamac, à l’ombre sur la terrasse, une bouteille d’eau et le dernier Coben à portée de main, sur la table de ping-pong.
         Le mal de tête me taraude moins mais je suis incapable de lire. Je me passe sur la tablette les photos d’enfance que j’ai numérisées l’été dernier. Sur l’une d’elles, les cousins alignés sur deux rangs, en short et chemisette, droits comme des I, tenant comme des fusils des épées de bois que nous avaient fabriquées nos pères. Nous en avons fait des batailles, aussi héroïques que celles de la guerre des boutons !
          Derrière le champ de maïs, les coralins bruissent dans le vent et le frémissement des feuilles parvient jusqu’à la maison. Le bois était notre terrain d’aventure mais nos guéguerres relevaient plus de l’ère punique que de la guerre moderne. A l’époque, on la disait froide. Cela voulait dire que la Russie, les Etats-Unis et la Chine ne s’affrontaient ni sur leurs territoires ni sur l’Europe mais à leurs confins -Cuba, Corée, Viet-nam- et, aussi, en Afrique.
           Aujourd’hui, les conflits se poursuivent mais de façon plus souterraine, à l’exception de la guerre menée contre l’Irak par une cinquantaine d’Etats en 2003. « Illégale » au regard de l’ONU, cette guerre est vraiment à l’origine, avec la corruption, des difficultés actuelles des Etats-Unis et de l’Europe : crise des subprimes et crise de la dette souveraine en découlent directement. En 2008, les économistes américains Linda Bilmes et Joseph Stiglitz estimaient à 3 000 milliards de dollars le coût des opérations américaines en Irak. Un chiffre à mettre en relation avec le PIB annuel des Etats-Unis : 15 000 milliards de dollars… D’un calcul à la louche, il ressort que durant cinq ans, les Etats-Unis ont consacré 4 % de leur production nationale à leur guerre en Irak. A ce coût s’ajoute ceux des guerres en Afghanistan, contre la terreur et contre la production de drogue… Au total, selon le Bureau of Economic Analysis du ministère du Commerce américain, les deux tiers du budget fédéral sont consacrés à la Défense[1]… D’où les Etats-Unis sortent-ils l’argent pour financer leur guerre en Irak ? De la planche à billets : légèrement supérieure à 6 000 milliards de dollars l’an lors du déclenchement de la 3ème guerre du Golfe, elle avoisine aujourd’hui les 15 000 milliards.

            De fait, il existe une imbrication totale entre la guerre, généralisée à l’échelle du globe, et la « crise financière ». La première nécessite de l’argent frais, qui lui est apporté par les banques centrales, au premier chef la Fed américaine. Cet argent, excessif par rapport aux besoins de l’économie réelle, est acheté par des fonds, gérés pour des personnes fortunées pour une faible part, pour les retraités de par le monde, plus nombreux, et pour des gouvernements. Problème : l’argent est prêté à des taux d’intérêt si faibles qu’il ne rapporte rien. Ceux qui les possèdent vont alors le faire fructifier. Pour cela, ils vendent à découvert[2], des emprunts d’Etat par exemple : ceux-ci voient leur cours reculer et leurs taux s’envoler. Les états qui les ont émis s’affolent car le remboursement de leur dette devient plus élevé. Pour peu que ces états fassent partie d’un ensemble disparate –par exemple, l’Union monétaire européenne- qui s’est dotée de garde-fous impératifs sous forme de ratio dette /PNB et dont les banques et assureurs ont été fragilisés par la crise précédente des subprimes, alors la prise de risque est limitée. En effet, chacun de ces états a renoncé à l’arme de la dévaluation qui permettrait de rembourser en monnaie de singe. Le spéculateur –je n’ose dire l’investisseur- est donc gagnant à tous les coups grâce au mécanisme de secours dans la zone euro.

            « Mon ennemi c’est la finance ! » Le candidat Hollande avait fait le bon diagnostic. Mais quel maréchalisme! Le Flamby aurait-il besoin d’ennemis pour exister ? Ce qui me fait rire, c’est son arme suprême pour combattre les petits gnômes de Zurich : la taxation à 75 % des revenus supérieurs à 1 million par an. Ouh la la, ils doivent trembler de peur.
            Nous en sommes au degré zéro de la réflexion politique. Les 75 % étaient bien utiles pour gagner l’Elysée. En quoi serviront-ils à alléger le poids exorbitant des activités financières dans le monde ? En 2008, avant le déclenchement de la crise financière, la valeur des actifs financiers ramenée au PIB (Produit intérieur brut), était de 450 % aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.
            Je veux bien croire que la finance soit un ennemi à la hauteur de notre président mais je ris jaune quand je le vois dégainer son arme fatale, celle de l’imposition maximale sur les hauts revenus. Depuis 3 ans, nos dirigeants, le président français actuel compris, ne font que sauver la finance. Alors, soit la finance n’est pas mauvaise pour la bonne marche de notre économie et ce n’est pas un ennemi, soit elle a maintenu une tel pouvoir de nuisance que nous sommes obligés de nous incliner devant sa puissance. Et de payer pour ses déboires.
            Bien entendu, c’est la deuxième hypothèse qui est la bonne. Un exemple : qui connaît Dexia dans le grand public ? Peu de monde sinon toi, oh lecteur, ainsi que les élus locaux des villes à que l’ancien Crédit local de France marié au Crédit communal de Belgique avait prêté des « fonds toxiques ».
On le sait, cette banque relativement petite et renationalisée de fait entre la France et la Belgique reste encore une bombe à retardement : tant l’Etat belge que le français garantissent ses emprunts à hauteur de… 90 milliards d’euros.          
            Combien de recapitalisations, c’est-à-dire d’intraveineuses d’argent public seront-elles encore nécessaires ? Ces injections de cash sont méconnues. En revanche, leurs répercussions sur notre vie, nous les ressentons tous les jours, en termes de manque de crédits, de prix faramineux pour se loger. Lorsque la Caisse des Dépôts et Consignations française doit apporter à Dexia quelques 4 milliards d’euros, ce sont autant de milliards indisponibles pour la construction, pour l’investissement dans les entreprises… Et la mèche ne s’éteindra pas avant longtemps : la banque ne sera pas rentable avant 2018, selon ses dirigeants, et, surtout, la France et la Belgique devront de nouveau sortir le porte-monnaie : en 2014, 65 milliards d’euros des emprunts garantis devront être remboursés…
            Au-delà de cette anecdote, se profile le coût total de la crise financière pour l’Union européenne: en quatre ans, plus de 5 mille milliards d’euros auront été consentis au secteur financier. 5 058,9 milliards exactement. Les 4 dixièmes de la richesse annuelle (PIB) créée par tous les Européens de l’Union en 2011[3]. On pourra arguer que 1 616 milliards d’euros « seulement » ont été effectivement débloqués. Un quart tout de même du PIB et quant aux trois autres, ils n’ont pas et ne seront pas disponibles pour le financement de la croissance… Contribuables, payez ! Et énervez-vous contre les Grecs, les Italiens ou les Espagnols. C’est tellement plus facile de livrer à la vindicte les autres peuples que de dire la vérité : le sauvetage des établissements financiers de la zone euro, et les français un peu moins que d’autres, a plombé la croissance européenne et c’est vous tous qui remboursez les pots cassés.

            Guerre hors limite, crise financière et crime organisé : trois expressions un peu intellectuelles, en fait trois mouvements constitutifs de la mondialisation. Ils marchent de concert car ils adoptent la même stratégie, celle du nénuphar.
            Le nénuphar, vous connaissez ses fleurs blanches, rouges, dont les pétales éclosent à la surface des bassins d’eau. Il y en a sous le grand saule qui se mire dans le petit lac derrière la maison où je promène le chien.
            J’y repense parce que je viens d’être dépassée par des coureurs à la tête un peu rasée de militaires. C’est un responsable des risques, saint-cyrien de formation, qui m’en avait parlé le premier. Il travaille dans une SSII et avait bien voulu me recevoir. L’une des entreprises partenaires de notre projet était spécialisée dans les systèmes d’information pour maisons de retraite et cliniques et j’avais besoin d’explications. Comme d’habitude, la conversation avait ripé à la fin de l’entretien et nous en étions venus à parler « armées » puisqu’il est resté officier de réserve.
- Depuis une dizaine d’années, le Pentagone ferme ses grandes bases, coûteuses et cibles faciles du terrorisme ou du rejet par les habitants. Sa présence dans le monde est exceptionnelle : 150 pays à peu près. Mais elle se fait de plus en plus discrète en application de la stratégie nénuphar. Leurs bases nénuphars sont petites, rien à voir avec les 60 000 soldats présents en Allemagne. En fait, tu as des grandes bases, qu’ils appellent « Mobile offshore bases », d’où rayonnent des petites stations qu’ils appellent nénuphars. Ces nénuphars qui peuvent aussi être reliés à des porte-avions abritent des brigades de forces spéciales, super-équipées en drones et équipements de surveillance et d’information.
- Je suppose que ces nénuphars, on les trouve surtout en Asie, dans l’océan Indien et la mer de Chine ?
- Oui, c’est beaucoup plus discret que les grandes bases et c’est une menace voilée à l’égard de la Chine qui veut écarter toute puissance non asiatique dans la mer de Chine.
- Dis-moi, est-ce que ce n’est pas la même stratégie que suivent les banques ?
- Je ne te suis plus là.
- Les paradis fiscaux, ce sont bien les nénuphars de la finance non ?
- Ah oui, je vois. Oui, tu peux les comparer à des nénuphars mais ils ne sont soumis à aucune puissance publique. Les bases nénuphars du Pentagone, elles servent les intérêts américains. Les paradis fiscaux, il y en a combien, trente-cinq états environ, auxquels tu ajoutes les « pseudo-états » genre île de Man ou de Jersey, ou Monaco ou Andorre, juste pour rester dans l’Europe… Les paradis fiscaux n’obéissent à aucune règle politique claire, ils ne dépendent d’aucun état. Ils sont eux-mêmes des états qui ont décidé que leur PIB reposerait sur l’attractivité fiscale. Ils sont juste là pour rendre un service aux autres états mais ne sont pas des instruments de puissance : les îles Caïman n’ont aucune velléité hégémonique.
- Mais quel service ? et à qui ?
- A tout le monde.
- A moi aussi ?
- Non, tu n’as pas assez de fric. On tape toujours sur les joueurs de foot ou les chanteurs mais les paradis fiscaux, ils servent d’abord aux hedge funds, bien pratiques pour blanchir l’argent sale et, surtout, aux entreprises, aux états. Pour une entreprise, il n’y a rien de mieux pour échapper à l’impôt. Prends un groupe de distribution français. Il a une filiale de production en Thaïlande. La filiale lui vend les marchandises à prix coûtant. Comme ça, elle ne dégage aucun bénéfice dans son pays qui n’a aucune rentrée fiscale. Le produit de la vente, il ne va pas être enregistré directement chez la maison-mère mais il va passer par un paradis fiscal où elle y en laissera une partie. Comme ça, son bénéfice, imposable dans son pays d’origine, sera diminué.
- Oui, c’est connu tout ça. J’ai lu quelque part que la moitié du commerce mondial passe par les paradis fiscaux, alors que leurs PIB pèsent moins de 4 % du PIB mondial. Mais les états, en quoi cela leur sert-il ?
- D’abord pour tout les transferts de fonds un peu occultes : tu vends de l’armement militaire, des centrales, des aéroports, de grandes usines : à chaque fois, tu dois rémunérer des intermédiaires à qui tu verses des commissions dans des états peu regardants sur l’origine des fonds. Ca c’est le passé et encore un peu le présent. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus organisé. A condition bien sûr que l’état en question ait de l’argent.
- Je vois où tu veux en venir : la Chine par exemple, elle est le premier détenteur étranger de la dette fédérale américaine mais le troisième, après le Japon, ce sont les Caraïbes –Bermudes et Caïmans. Et ces îlots paradisiaques, ce ne sont pas eux qui ont acheté directement les emprunts américains.
- Et non, pour beaucoup, c’est le gouvernement chinois qui abrite là une partie de ses avoirs. Ses citoyens aussi peuvent y accéder, grâce à la fameuse circulaire 698 qui organise leurs transferts d’argent. Sans oublier Hong-Kong : les îles Caïman sont la septième destination des investissements hong-kongais à l’étranger. D’ailleurs, les entreprises qui s’y établissent n’ont même pas besoin d’utiliser les caractères romains, elles peuvent le faire avec leur propre alphabet.
- Mais pourquoi en ont-ils tant besoin ?
- Pour commercer ! C’est aux Caïmans que sont domiciliées la quasi-totalité des joint-ventures[4] entre entreprises chinoises et étrangères. Et puis aussi pour se faire coter aux Etats-Unis.
- Pardon ?
- Une société chinoise sur quatre cotée aux Etats-Unis le fait par le biais d’une structure « caïmanaise », le VIE ou « variable interest entity ». C’est une sorte de sas pour les entreprises chinoises qui n’ont officiellement pas le droit d’ouvrir leur capital à des étrangers. Le VIE ouvre son capital à des actionnaires extérieurs et non pas l’entité chinoise qui, elle, reste la propriété du VIE.
- Autrement dit, la morale communiste est sauve.
- Et oui ! Mais comme tu vois, il y a une imbrication totale entre le fonctionnement normal de l’économie et la fraude. Ce n’est plus possible de travailler « honnêtement » et ça, surtout si tu travailles avec les collectivités publiques, à l’étranger comme ici. La question d’aujourd’hui, et elle vaut pour tous les Etats du monde, c’est l’imbrication entre le crime organisé, la puissance publique et l’économie privée. Et ça va même plus loin : imbrication n’est pas le mot juste. Tout est poreux, il n’y a plus de frontières.
- Tu peux me donner un exemple ?
- A foison. Regarde la crise des subprimes aux Etats-Unis. Là où elle a le plus frappé, c’est dans les états les plus mafieux comme la Floride qui concentre un sur cinq des dossiers hypothécaires frauduleux. Dans l’Ohio, même proportion chez les vendeurs de subrimes : un sur cinq avait un incident judiciaire ! Les autorités de contrôle ont partout fermé les yeux.
- Tu veux dire, en haut, des banques d’investissement qui fabriquent en toute connaissance de cause des produits de titrisation à base de prêts irremboursables, des autorités publiques laxistes et, en bas, des criminels qui profitent de l’effet d’aubaine.
- Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le ministre de la Justice[5].
- Tu me dis que tu ne peux pas travailler honnêtement. Concrètement, ça veut dire quoi ?
- J’exagère bien sûr.
- Ah ! Ah ! toi aussi, motus et bouche cousue ?
- Non, c’est seulement qu’on travaille essentiellement avec des entreprises, pas avec l’Etat ou les collectivités publiques, et quand on va à l’étranger, c’est l’Allemagne ou la Scandinavie. C’est sûr, on commence à voir des directeurs d’achat qui veulent une petite commission mais on peut encore avoir les contrats sans jouer avec le feu.
Mais je vais t’expliquer un truc. Tu sais que les entreprises ont besoin de grands systèmes d’information. Elles s’adressent donc à de fournisseurs de réseaux informatiques qui transporteront et stockeront toutes leurs données et tous les échanges de leurs salariés. Là, on est dans le confidentiel absolu. Bien. Tu as des entreprises chinoises qui ont émergé dans ce domaine, ZTE et Huawei. A tort ou à raison, le gouvernement américain a interdit aux entreprises du pays de s’équiper auprès de ces deux géants du routage. Il est persuadé qu’ils espionnent pour le compte de leur état en introduisant des « portes dérobées » chaque fois qu’ils installent un réseau.
- La porte dérobée, c’est la backdoor, comme dans Wargames ?
- Oui.
- C’est pas vraiment de la collusion crime organisé-économie, ce que tu me racontes. L’utilisation des entreprises par les états a toujours existé. Ca s’appelle l’espionnage économique.
- Pas seulement. Prends Huawei, c’est le deuxième routeur mondial. Il a été créé par un ancien de l’armée chinoise, Ren Zhengfei, mais on ne sait pas à qui il appartient : officiellement, les salariés possèdent les actions de la société mais c’est du pipeau. En revanche, tu n’imagines pas le nombre de pays dans le monde qui sont en bisbille avec Huawei : l’Algérie, le Kenya, le Canada… Va donc sur le site de Wikileaks. Il a sorti des informations intéressantes sur la façon dont le Chinois a forcé le Kenya à choisir ses équipements.
            Sur le chemin du lac à la maison, me reviennent, pour la première fois et avec un an de retard, les mises en garde qu'avec mes associés nous avions préféré ignorer.
C'était avant même le lancement de notre projet de fonds de titrisation pour activités sociétales, au printemps 2011. Je l'avais soumis à un expert du haut de bilan des assureurs. Il s'était récrié :
- Des fonds de titrisation en assurances ? Tu n'y penses pas ! Et avec du partenariat public-privé en plus ! Les fonds de titrisation en assurances, on a vu le résultat avec l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans : ils étaient tellement pourris qu'aucun des investisseurs n'a retrouvé sa mise. Et je te rappelle : deux ans après, c'était les fonds de titrisation en crédit immobilier, les subprimes, qui nous ont tous foutu dans la m...
- On n'est pas aux US, on est en France. Et d'ailleurs, ça fait plus d'un an qu'on surveille la sortie de ces SPV et ça fait plus de trois ans qu'ils sont dans les tuyaux, examinés sous toutes les coutures. On préfère être prêts avant que Lagarde ne donne son aval et, a priori, elle le donnera.
- Et alors ? Tu crois que la France est une tour d'ivoire ? Ici comme partout, tu peux être sûre que les margoulins rôdent. Les SPV, c'est la porte ouverte à toutes les dérives. Vous devriez commencer plus petit et ne pas toucher à ça.
            Trop sûre de moi, j'avais ignoré son avertissement. Quelques semaines plus tard, l'un de mes associés et moi étions reçus par une « éminence grise » du capitalisme français à qui nous soumettions nos intentions. Très disponible, généreux, il nous avait longuement interrogés avant de nous confier les coordonnées de personnes susceptibles de participer au projet. Il nous avait, gentiment, mis en garde
- Pour ma part, je peux vous assurer qu'en tant qu'administrateur d'une compagnie d'assurances ou d'une caisse de retraite, jamais je n'accepterais que l'argent de mes assurés ou des ayant-droit d'un fonds de pension ne soit placé dans un fonds de titrisation.
            Certains de notre fait, orgueilleux du travail déjà accompli, nous avions superbement ignoré ses avertissements. Et cela d'autant plus facilement que les premiers accueils avaient été enthousiastes. Notre échec, nous l'attribuerions plus tard à la crise financière de l'automne et de l'hiver 2011, qui avait failli faire chuter le système bancaire européen puis la monnaie de l'Union.
            Ce n'est que cet été que j'accepte enfin de regarder en face l'étendue de la corruption. Et encore, ce mot est-il trop réducteur pour décrire le système économique d’aujourd’hui. Les nénuphars ne sont pas que militaires, et quand ils sont financiers, ils ne se limitent pas aux paradis fiscaux. Ils prolifèrent et gangrènent toutes les sphères de la société. De temps en temps, elle se rebiffe mais juste un peu, un tout petit peu. Il est trop tard.
            Il n’y a qu’à voir le scandale du Libor[6]. Presque aucun média n’en parle en France, et à peine à Londres où il vient d’éclater. Le Libor c’est le taux interbancaire de Londres, le kampin lambda comme moi n’y connaît rien. Il suffit juste de savoir qu’il sert de référence pour les crédits aux ménages et aux entreprises et pour les produits dérivés. Soit 400 000 milliards de dollars concernés. D’après le Guardian, il semblerait que ce Libor, mais aussi l’Euribor, son équivalent de la zone euro, aient été manipulés par les plus grandes banques européennes, à leur profit exclusif…
           J’ai à peine suivi les péripéties de ce scandale, je sais juste que je dois absolument arrêter d’y penser. Juste écouter le frémissement des feuilles du champ de maïs, siffler le chien, humer l’odeur de la sauge au bord du sentier et saluer les voisins qui passent. Jouir de mon dernier jour dans les Barthes et arrêter de ruminer mon échec professionnel. Je repars demain à Paris et je devrai retrousser les manches pour le boulot.

 

 

 



[1] Le Bea inclut dans ses calculs, outre les dépenses militaires stricto sensu, les dépenses sociales et de retraite du ministère des Anciens combattants et celles du nucléaire militaire.

[2] Pour vendre à découvert, vous déposez 100 € sur un compte, qui vous servira de garantie. Puis vous passez un ordre de vente sur un titre, par exemple l’OAT (obligation du Trésor français) 2020. Du fait de votre ordre de vente, le cours de l’OAT va plonger et, pour s’ajuster, son taux d’intérêt va augmenter ce qui accroît le coût de remboursement par son émetteur, l’Etat français. Toutes les tensions sur les obligations des états européens du sud de la zone euro ont reposé sur ce mécanisme de vente à découvert, à tel point que l’Union a interdit, mais un peu tard, les ventes à découvert.

[3]Rapport du 13 janvier 2013 de la Commission européenne sur les aides d’État.

 

[4] Filiale commune à deux entreprises qui la possèdent à 50-50.

[5] Là, mon interlocuteur me renvoya au livre de Jean-François Gayraud, « La grande fraude ». A la page 104, il retranscrit les propos du ministre américain de la justice, Michael Mukasey, devant le Centre des études stratégiques et internationales ou CSIS : « La première menace identifiée provient de criminels organisés contrôlant des positions significatives dans le secteur de l’énergie et d’autres secteurs économiques stratégiques. Ils étendent leurs placements dans ces secteurs, en corrompant le fonctionnement normal de ces marchés et peuvent avoir un effet déstabilisant sur les intérêts géopolitiques américains. (….) Un triangle de fer d’hommes d’affaires corrompus, d’officiels gouvernementaux corrompus et de criminels organisés exerce une influence substantielle sur les économies de nombreux pays ».

[6] Le « London interbank offered rate » est le taux interbancaire de référence sur le marché monétaire londonien. Il est calculé en faisant la moyenne des prix que les banques déclarent être prêtes à payer pour se prêter entre elles.

 

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samedi, 20 septembre 2014

Un drôle d'été français - La guerre sans nom

Vendredi 10 août 2012

Les barbares sont parmi nous car nous sommes les barbares

Mal de tête, mal aux yeux, je crains d'avoir une insolation. Je suis revenue plus vite que prévu d’Hossegor et, en cette fin d’après-midi, j'attends chez le docteur. Trois personnes devant moi. Au mois d'août, et un vendredi soir en plus ! Les médecins sont rares mais j'ai de la chance, celui du village est resté. Un des autres patients (que j’aime ce mot ![1]) sort son portable d'où résonnent les carmina burana. Nous tendons tous l'oreille, une conversation privée, c'est toujours plus ragoûtant que les amours de Mylène Farmer narrées dans Voici.
- Quoi ?
- …- Non, non, il faut que tu rappelles aussi les Etcheverry et les Garains, et puis aussi les Colombani.
- …
- Oh, c'est pas vrai, je l'avais oublié !
- …
- Oui, et, surtout, tu rayes bien les noms de la liste à chaque fois que tu les as eus.
- …

- Oh, ça va, il y a juste une personne devant moi. J'en ai pour une grosse demi-heure, ensuite je repasse à la mairie. Allez, à tout à l'heure !
            Nous nous replongeons dans nos magazines. Un vieux monsieur, moins poli ou moins discret, au choix, interpelle le causeur.
- Vous ne seriez pas des Lasserre de par Ardinguey par hasard ?
- Oui oui. Excusez-moi, j'ai dérangé tout le monde en téléphonant.

- Pas de souci. Il y a trente ans, je partais tous les matins à l'usine avec un Arnault Lasserre et je crois que je vous ai déjà vu ici ou là. Dites, vous avez l'air d'avoir des ennuis...
- Oh, si vous saviez, vous ne me croiriez pas.
            Il s'interrompt. Aucun de nous n'ose dire que nous sommes au contraire tout disposés à le croire. Le vieux monsieur n'a aucune gêne.
- Oh, moi, j'en ai entendu dans ma vie !
            A ce signal, le causeur déballe son sac.
- Figurez-vous que j'avais loué, ça fait plusieurs semaines déjà, la salle communale, derrière le nouveau cimeterre pour fêter nos vingt ans de mariage. On attendait 70 invités pour samedi. Hier, je passe à la salle pour vérifier quelques trucs et quand j'arrive, je me trouve devant une flopée de grosses bagnoles et de caravanes, à trois mètres à peine de l'entrée. Les gitans !
            Un léger souffle parcourt l'assemblée. Chaque été, les gitans « évangélistes » viennent au village mais ils s'installent dans les barthes, jamais ils ne sont allés sur les hauteurs. Il poursuit.
- Je leur ai demandé de parler à un responsable, ils m'ont envoyé aux pelotes, alors là je suis allé à la mairie, il y avait le secrétaire, et vous savez ce qu'il m'a répondu ? Que j'avais loué la salle, pas le champ ! Je me suis énervé, on ne peut même pas entrer dans la salle, et puis, la mairie était d'accord pour que je fasse un zikiro[2] dans le champ, et alors le secrétaire m'a traité de raciste ! (bordée d'injures non retransmissibles). Du coup, voilà, j'annule tout.
            Nouveau petit souffle dans la salle d'attente. La porte du cabinet s'ouvre, le docteur passe sa tête et une dame avec son enfant le rejoint. La discussion repart entre les autres patients. Je n'y prends pas part. Si ce vingtenaire de mari n'était pas raciste, la remarque du secrétaire l'aura bien poussé à le devenir. Ne faudrait-il pourtant pas de gros efforts d'explications pour faire accepter aux péquins lambda le passage des gitans ? Car l'affrontement entre sédentaires et nomades, entre cultivateurs et pasteurs, entre Caïn et Abel, cet affrontement immémorial a changé de nature.
            Ici, les gitans sont toujours passés durant l'été. Ma grand-mère leur donnait les chaises à rempailler ou leur achetait quelques bricoles tandis que mon grand-père maugréait sur les poules qui risquaient d'être volées, et l'étaient parfois. Ce n'était pas le grand amour mais la cohabitation estivale était sereine.
            Les gitans d'aujourd'hui sont autres. Il y a quelques années, je travaillais dans une ONG de développement dont un service assurait l'accueil aux migrants. Tout juste embauchée, j'assurais la refonte du site internet de l'ONG. Arrivée aux pages sur le service aux migrants et, plus spécifiquement, aux Roms, je fis part de mon malaise au webmaster avec qui je partageais le bureau.
- Ecoute, il faut que je te dise, j'ai du mal là. Les Gitans déjà, je le vois dans le village de mon père, ils s'installent dans un grand champ près du lac, le bousillent, piratent l'électricité et laissent la facture à la mairie qui est toute petite. Et les Roms, j'en ai fréquentés longtemps rue Croix des petits champs quand j'apportais la bouffe aux sans-abris. Je peux te dire que c'est de l'esclavage. Il y avait une grosse femme et son mari, ils tenaient sous leur coupe une dizaine de jeunes faméliques qu'ils envoyaient mendier ou chaparder dans la journée et on devait leur donner la bouffe à eux. On se débrouillait pour glisser de la bouffe en douce dans la main des jeunes mais je t'assure qu'on l'avait mauvaise !
- Je sais, tu as raison mais c'est justement la raison supplémentaire pour les aider.
            Evidemment, sa réponse n’avait rien de convaincant et le webmaster m'avait apporté le lendemain des textes expliquant le travail fait par l'ONG et le sort réservé aux Roms dans leur pays d’origine, de Bulgarie, Hongrie ou de Roumanie. De ses explications, de mes contacts et des discussions avec ceux qui dorment dans nos rues, je pense profondément qu'il faut refuser de laisser les Roms devenir les boucs émissaires de l’Europe. Ils sont là pour se faire un pécule avant de retourner chez eux.
            Je suis tout aussi certaine que l'aide ne suffit pas. Les petits Oliver Twist[3] sont si nombreux parmi eux ! Il faut de la politique, il faut de la politique intelligente. Sinon, ceux qui aident verront leur révolte initiale virer lentement au dégoût tandis que s'accroitront les tensions et que resurgira le conflit Caïn-Abel.
            L'appréhension de ce phénomène qui n'a cessé de grandir depuis mon échange avec le webmaster doit se faire sans a priori. Non, ce n'est pas être raciste que de se dire insupporté par l'installation sous ses fenêtres de groupements de nomades souvent agressifs et vivant non plus de la maraude mais du crime organisé. Car les Roms qui arrivent en France sont sous la coupe de clans mafieux qui les exploitent, utilisent de préférence les enfants et organisent cambriolages et vols de cuivre ou autres métaux à grande échelle. Ils vivent dans des conditions épouvantables, le long des autoroutes ou près des décharges.
            Le refus de la quasi-totalité de nos dirigeants politiques de saisir le problème à bras le corps ne fait que renforcer la rancoeur et débouchera, tôt ou tard, sur la violence. Non la violence des Roms mais celle de populations locales excédées. Certes, l'accumulation de lois aux visées contraires limite le pouvoir des dirigeants politiques mais pourquoi ne sont pas lancées des enquêtes financières sur les dirigeants des camps de Roms ? Plus fondamentalement, pourquoi, au niveau national, nos dirigeants n'ont-ils pas élaboré de doctrine cohérente face au phénomène ?
            Jusqu'ici les pratiques, que je n'ose qualifier de politiques, se sont limitées à passer le grisbi d'une commune à l'autre, parfois même à payer les Roms, à la fois en liquide et en billets d'avion de retour vers leur pays d'origine. « Cachez ce Rom que je ne saurai voir ». Oui, mais le Rom revient.          Contrairement aux anciens gitans bien de chez nous, les Roms venus du sud-est de l’Europe ne sont pas des nomades. Ils sont des pauvres chassés de leurs pays où, toujours, ils ont été tenus en marge. Ils sont ces « autres Européens[4] » comme les appellent nos bureaucrates de l’Union incapables de prendre en considération les altérités et les différences entre peuples. Alors, soit on jette aux orties nos valeurs, on chasse les familles d’un bidonville à l’autre et on bloque les frontières, soit on les accueille mais à la condition de ne pas laisser entrer avec eux le crime organisé.

            A côté de ces mafieux, les véritables criminels sont ces dirigeants politiques qui dégainent l'invective de « raciste » dès qu'un de leurs électeurs ose se plaindre. Leur crime, c’est de ne pas protéger les populations, qu'elles soient « de souche » ou « de passage ». La question à résoudre n'est pas celle des Roms ou des gitans, la question à résoudre est celle du crime organisé qui opère autant en col blanc qu’en col bleu. C’est lui qui contrôle et organise les arrivées d’immigrants.
            Pour les Roms de pays membres de l’Union européenne, c’est facile. Pour les autres clandestins, c’est plus difficile mais faisable : depuis que la Libye a été détruite en tant qu’état, la Turquie organise les entrées massives de clandestins dans l’Union européenne. Au nom de la « visa diplomacy », Turkish Airlines offre des billets low-cost aux Afghans, Bengalis, Camerounais, Somaliens et autres Irakiens. Une fois déposés à l’aéroport Ataturk, ils sont pris en charge par les organisations criminelles turques de passeurs, qui les amènent dans l’Union via la Bulgarie ou la Grèce. Arrivés là, les sans-papiers sont comme dans une nasse où ils tournent en rond sans trouver de travail. Et la spirale infernale tourbillonne : les Grecs excédés se révoltent, tombent dans les bras d’Aube dorée et se font une réputation de sales nazis.
            Ce crime organisé, il ne se limite pas aux états périphériques de l’Union.
            On le retrouve aussi bien enraciné dans les fameuses ZUS ou zones urbaines sensibles. Qui sait qu'il en existe près de 800 en France ? 5 millions de personnes, soit 8 % de la population y vivent, sous la coupe de trafiquants de drogue hors de portée des autorités policières et trop souvent protégés par des « imams » dévoyés. Ici aussi, l'insulte de raciste a servi de paravent à l'instauration rampante d'une mise sous coupe réglée des voisins, sommés de fermer les yeux aux trafics si ce n'est de servir de nourrices. Vint ensuite, dans une grande majorité de ces zones, l'implantation d'un islam de sous-catégorie, aux préconisations limitées au port du voile et à l'enfermement pour les femmes, à l'interdiction de boire de l'alcool pour tous et à l'obligation de pratiquer le ramadan. Imams et trafiquants marchent main dans la main : les premiers contrôlent la population et la font se soulever lorsque une rare intrusion policière menace les seconds.
            Malheur à celui qui oserait se rebeller et réclamerait son droit à vivre en sécurité ! Nul ne l'aidera, les institutions républicaines -au premier rang desquelles la force publique- ont abandonné le terrain depuis longtemps. Je le répète, ceux-là mêmes qui manient l'insulte de raciste le sont -racistes- plus que tout autre. En refusant de prendre les nouveaux entrants et leurs descendants comme des adultes responsables, en les englobant sous le vocable d'Arabes, de Roms ou de musulmans alors que leurs origines sont multiples -Hongrie, Roumanie, Algérie -dont descendants harkis, kabyles et arabes-, Maroc, Tunisie, Liban, Turquie, Mali...-, ils les ont enfermés dans une sous-catégorie d'êtres humains, ils ont pratiqué une politique de ségrégation ethnique honteuse,   des métastases qui gagnent toujours plus de territoire. Ceux-ci qui manient l'insulte de raciste à l'égard de Français « de souche » au mieux renforcent, au pire créent, un racisme chez des Français qui, par ailleurs, ne se sont jamais sentis « de souche » mais seulement Français, à l'égal de ces « musulmans » circonscrits à leur religion alors qu'ils sont avant tout des êtres humains.
            Alors, faut-il légaliser la consommation de cannabis ? Oui et non. Oui, parce que toute substance appréciée des consommateurs mais interdite légalement de diffusion trouvera toujours des criminels pour s'emparer des centres de production et des circuits de distribution. L'exemple de la prohibition des années 30 aux Etats-Unis est probant. Non, parce que le cannabis n'a plus rien à voir avec la marie-jeanne des beatniks. La beuh est un OGM (organisme génétiquement modifié) à forte teneur THC qui facilite le déclenchement de la schizophrénie.

            Comme d'habitude, les rares politiques à plaider pour la dépénalisation vivent dans une tour d'ivoire et, s'ils fument, ils ne vont pas à Saint-Ouen ou dans les halls de Bobigny ou Sevran chercher leur conso de la semaine. Elle leur est servie à domicile, toujours de qualité et peu toxique. Qu'ils aillent faire un tour dans les hôpitaux psychiatriques, emplis de jeunes malades mentaux ex-fumeurs de joint.
            Plus fondamentalement, la dépénalisation n'est pas, n'est plus, un sujet en soi. Elle s'inscrit dans une réflexion politique sur la « reconversion » des pourvoyeurs actuels de drogue. Le nombre des grossistes est estimé entre 700 et 1400 et leur train de vie annuel à 550 000 euros. Plus difficilement quantifiable, les « petits entrepreneurs » du secteur seraient compris entre 6 000 et 13 000. Comment les réintégrer dans le circuit économique légal ? Faut-il le faire massivement ou au cas par cas, tant est complexe l'imbrication entre trafics de drogue, trafics d'immigrants, prostitution, recel, trafics d'armes ? Et comment associer populations locales et d'ailleurs sur le territoire, pour qu'une telle amnistie puisse être admise ?
            Il faut fournir un discours cohérent aux parents qui, dans les ZUS s'escriment à maintenir leurs enfants « sur le droit chemin » : « Mais oui, ma fille, il vaut mieux que tu deviennes comme ta mère, femme de ménage dans les bureaux de 5 à 8 heures du matin plutôt qu'être la catin d'un voyou qui a vécu du trafic, menacé, tué ou torturé et se retrouve maintenant amnistié par la République reconnaissante ! ».
            Il y a urgence, car le trafic issu des ZUS irrigue toute la société. D'abord en shit : 550 000 consommateurs quotidiens en France, 1,2 million de consommateurs « réguliers »[5] qui s’inhalent 208 tonnes de cannabis par an, soit le plus haut niveaux d'Europe. Ensuite, en armes : la diffusion des armes de guerre, Kalachnikov et même missiles, parvient jusque dans les patelins de notre douce France. Enfin, en argent sale : la corruption s'étend chaque jour en peu plus en France.

            Serions-nous à la veille de sombrer dans le désordre de l'Afrique sud-saharienne ? C'était il y a deux ans déjà, une amie rentrait de Guinée-Bissau où elle travaillait pour la Banque mondiale.
- Tu sais, la Guinée-Bissau, c'est fichu. Ce n'est plus un Etat, c'est une zone de transit pour la cocaïne des cartels sud-américains. D'abord, ils ont tué Batista Tagmé Na Waié, le chef d'état-major de l'armée, on se murmure qu'il aurait trouvé 200 kilos de coke dans un hangar de l'armée, ensuite ils ont tué le président Viera. Et après la Guinée, ce sera le Sénégal, le Mali... Là-bas, les Boeing débarquent leurs cargaisons dans le désert comme à Roissy, sans problème.
- Oui mais la cocaïne, ce n'est pas pour les Africains ?
- A peine un tout petit peu. Non, elle est prise en mains par les bandes des satellites d'Al Qaïda qui la font remonter en Espagne par le Maroc ou l'Algérie. De là, ça diffuse dans toute l'Europe. Et encore, l'Afrique de l'Ouest, ce n'est rien comparé à la Somalie. Toute la côte est est devenue le réceptacle de l'héroïne en provenance d'Afghanistan.
- L'héroïne ?
- En fait, le volume annuel est moitié moins que celui de la coke : 30 à 35 tonnes d'un côté, 50 à 60 de l'autre. Mais la côte australe est gangrenée par les trafics d'armes, de migrants, de déchets toxiques. Tu n'imagines pas.
Si si, ma belle, j'imagine. Sur la route me ramenant du médecin à la maison, je me rappelle mes études d’histoire. En France comme en Allemagne, au Benelux ou au Royaume-Uni, partout le même effondrement de l'Etat et ces zones interdites qui prolifèrent et d'où sont chassées les institutions publiques, Poste, écoles et collèges exceptés.

            L'Europe revient aux formes moyenâgeuses des conflits avec des bandes de mercenaires ou criminels qui terrorisent les populations de façon sporadique et des Etats qui se livrent bataille de façon tout aussi sporadique. Mais l'histoire ne se répète pas, elle bégaie : les routiers des XIII et XIVème siècles ravageaient les campagnes et tuaient les paysans sans disposer de bases de repli ; les gangs du XXIème siècle détruisent d'abord leur environnement propre, péri-urbain le plus souvent, et n'en sortent que pour des trajets express sur autoroute, en convois de voitures puissantes de transport de drogue. Ils prennent cependant de plus en plus d'audace, comme en témoignent les raids transfrontaliers de Lyon vers Genève dont j'ai lu la retranscription dans l'Express qui traînait dans la salle d'attente du médecin.

 



[1] Issu au départ du verbe latin souffrir, il ne prend aujourd’hui plus que son second sens.

[2] Mechoui basque.

[3] Roman de Charles Dickens, écrit en 1839qui décrit la vie londonienne des enfants-voleurs commandés par Fagin.

[4] Cf le site http://www.the-other-europeans.eu.

[5] Source : MILDT : Commission pour combattre le trafic de drogue et l'addiction

 

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vendredi, 19 septembre 2014

Un drôle d'été français - La guerre sans nom

Jeudi 9 août 2012

Des dirigeants européens atteints de psychose Gorbatchev

 

         Deux journées de liberté ! Je rejoins ma cousine à Hossegor ! Elle est comme moi en vacances dans la maison familiale mais elle a joué plus finement : elle s’est loué un studio sur la plage pour une semaine, loin des gosses et des parents. Ce qui ne l’empêche pas d’inviter sœurs, cousines, copines, chacune a droit à sa nuit.
            J’arrive en fin de journée pour jouir du couchant sur l’océan. Durant plus de deux heures, nous marchons dans le vent –du boulevard de la Dune à Pinsolle et retour-  à nous raconter nos vies, ce que nous faisons à peu près deux fois par semaine dans l’année.

            Ensuite, dîner sur la place des Landais. C’est pour l’ambiance, pas pour la bouffe, à croire que, pour les gérants de brasseries, le client ne peut pas tout avoir, la vue et la gastronomie. On s’en fiche, on est bien. Cinq jeunes Allemands s’installent à côté, je les aide à décortiquer le menu, avec difficulté. Lomo[1], je crois bien que c’est intraduisible. Nous discutons un peu plus. Ils sont Bavarois, d’un patelin près de Nüremberg, et sont venus pour surfer. Pour danser aussi. Très courtois, ils nous demandent des conseils sur les boîtes. Non, nous n’y allons plus ! A la table à côté, des Français, plus jeunes, je fais l’interprète entre les deux petites tribus. Un soir d’été avec juste ce qu’il faut de rires et de fraîcheur marine.
            Nathalie et moi rentrons. On branche la  télé sur « radio pays » qui diffuse en boucle des reportages sur les fêtes de Bayonne. Nous sommes devenues « les vieilles chouettes qui sont à la fenêtre pour voir si on boit » mais tant pis ! Nathalie s’endort, je sors mon carnet et me souviens.

            C’était il y a trois ans. Les Allemands soumettaient à leur cour constitutionnelle le traité de Lisbonne. Ce traité, qui fut signé le 13 décembre 2007 entre les 27 états membres de l’Union, modifiait profondément l’organisation de l’Union, jusqu’ici régulée par l’ancien traité de Rome signé en 1957 et fondateur de la Communauté européenne puis par le traité de Maastricht, de 1992. Son adoption ne fut pas facile, notamment en France et aux Pays-Bas dont les deux peuples, consultés par référendum, en refusèrent le principe. Bien entendu, ces consultations furent balayées par le vote ultérieur des élus, députés et sénateurs…
            Plus subtils, les  Allemands soumirent le traité de Lisbonne à leurs juges constitutionnels. Leur avis fut implacable : en raison du « déficit démocratique » de ce traité, la loi allemande devait rester supérieure à la loi européenne.
            Trois raisons à cela : « La souveraineté primordiale reste aux mains des peuples » puisqu’il n’existe pas de peuple européen souverain. Le juge constitutionnel allemand peut « faire obstacle à l’application en Allemagne de dispositions européennes incompatibles avec la Constitution ». Enfin, l’Union européenne est une organisation internationale comme une autre : « aucun peuple européen unifié, comme source de légitimité, ne pourra exprimer une volonté majoritaire par des voies politiques effectives, tenant compte de l’égalité dans le contexte de la fondation d’une Etat européen fédéral, les peuples de l’Union, constitués dans les Etats membres demeurent les titulaires exclusifs de l’autorité publique ». C’est donc une position très souverainiste, contraire en tout point à celle du Conseil constitutionnel français. Pour ce dernier en effet, l’ordre juridique communautaire est supérieur à l’ordre juridique interne.[2]

            Le silence qui a entouré la décision de la Cour de Karlsruhe fut et reste assourdissant. Aucune plume ne s’insurgea du droit exceptionnel que s’arrogeaient les Allemands par rapport aux autres peuples européens. Il est vrai que ce droit exceptionnel est issu d’une leçon de démocratie si sévère que les autres pays européens ont préféré l’ignorer.

            Ailleurs dans le monde, d’autres pays en ont tiré, presque immédiatement, les enseignements. Le sommet de Copenhague en fut la triste illustration, nous l’avons vu plus haut.
- De fait, l’Union européenne est incapable d’agir de façon concertée sur le développement durable et sur la responsabilité sociale des entreprises, nous expliquait, en décembre 2011, cet ambassadeur français. Prenez l’exemple des biocarburants : le Brésil est le premier producteur mondial de bioéthanol à base de canne à sucre. Il s’inquiétait des volontés européennes en la matière, visant à donner un cadre juridique contraignant aux biocarburants européens qui aurait pu freiner ses exportations. Les Brésiliens auraient pu s’insurger. Ils ont préféré réunir producteurs et ONG de leur pays qui demandèrent à travailler avec la Commission  européenne, soit disant pour apporter leur expertise. Le Brésil a ainsi signé un accord dit de « partenariat stratégique » avec l’Union. Résultat : un tiers des articles sur le texte réglementant la production des biocarburants en Europe ont été rédigés par les Brésiliens ! Et cela dans un domaine stratégique pour l’Europe puisqu’il s’inscrit dans le cadre de l’indépendance énergétique.
            Cette politique de gribouille, on la retrouve à tous les étages de l’Union.

            Un autre interlocuteur, politique cette fois -il est député-maire et fin connaisseur du fonctionnement de l’Union. Nous nous étions retrouvés en mars 2012. L’Union européenne, cela fait plusieurs années qu’il la critique mais jamais publiquement. D’ailleurs, il vote toujours bien gentiment comme le lui demandent les gouvernements, tous de droite ces dix dernières années.
- Tous les dirigeants de l’Union le savent : elle est foutue. Il faut la reconstruire de bas en haut. Mais aucun ne peut l’avouer. Déjà, en ce moment, elle est attaquée de l’extérieur et on ne se saborde pas en pleine tempête. Et puis, les chefs d’état sont tous tétanisés au souvenir de Gorbatchev[3]. Alors, on fait comme si et on attend qui tirera le premier.
- Pour tirer, il faut viser. Vous voyez un dirigeant européen doté d’une vraie vision sur l’avenir de l’Europe ?
- Vous plaisantez ? Pour l’instant, ils parent au plus pressé.
- J’ai plutôt l’impression que c’est la Banque centrale qui fait le job.
- Normal, il n’y a pas de dirigeants politiques de l’Union. On connaît tous la blague de Kissinger[4] : « l’Europe, quel numéro de téléphone ? » La politique de l’Union, elle est fixée, théoriquement, à la tournante, par le Conseil européen. Ce conseil européen, il est composé des chefs d’Etat membres de l’Union plus du président de la Commission. Ils élisent leur président du Conseil pour deux ans et demi.
- Et ils servent à quoi à part se réunir de temps en temps ?
- Ils donnent les orientations politiques générales de l’Union.
- Ah ! Et c’est quoi aujourd’hui l’orientation politique générale ?
- Pour une fois, je partage votre ironie. En fait, il a désormais deux présidences accolées. Le président du Conseil élu pour deux ans et demi plus un président élu pour six mois.
- Ca ne peut pas marcher !
- Non, tout cela est pour permettre aux chefs des petits états d’apparaître sur la scène internationale. Dans la pratique, la gouvernance de l’Union s’effectue à parité entre l’Allemagne et la France, avec le Royaume-Uni qui joue le rôle d’emm…eur. Et si le couple franco-allemand fonctionne, alors l’Union fonctionne à peu près.
- Je croyais que la Commission était le véritable moteur de l’Union ?
- Oui et non, et c’est bien là le problème. L’Union comme la nature a horreur du vide. Le vide laissé par les dirigeants élus des Etats membres est rempli par la Commission, avec d’autant plus de force que son dirigeant reste longtemps en place : José Manuel Barroso[5] est là depuis près de huit ans.
- On ne l’a pas beaucoup entendu ces dernières semaines.
- C’est vrai, mais vous le savez bien, tant la Commission que le Conseil ont été incapables de trouver des solutions efficaces à la crise de l’euro. C’est la Banque centrale européenne qui a sauvé l’euro en décembre dernier.

            Le rappel, difficile, de cet échange m’a énervée. Je sais déjà qu’il me faudra, plus tard, vérifier les compétences exactes du Conseil, de la Commission... Incapable de dormir, je me lève sans faire de bruit et vais marcher sur la plage. Je ne suis pas seule, des groupes de jeunes fument et boivent dans les creux du sable, des amoureux enlacés s’arrêtent toutes les deux minutes pour s’embrasser. Je ne distingue pas grand-chose, les nuages cachent la lune et le vent rabat mes cheveux sur les yeux. Respirer l’air de la mer, il y a peu qui soit aussi euphorisant. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme ». La suite des vers m’échappe, la saveur iodée de la liberté demeure.
            Cette liberté, elle est consubstantielle à l’homme. Et elle dégage un fumet singulier sur le sol européen où, depuis quatre siècles au moins, les penseurs les plus grands n’ont cessé d’élaborer les meilleures conditions de son exercice.

            « Sauver les démocraties en Europe », c’est un essai du président tchèque Vaclav Klaus qui regroupe plusieurs de ses conférences. Totalement inconnu en France, il est pourtant l’un des hommes les plus écoutés dans le monde. Il me plaît parce qu’il est archétype de l’Europe centrale, celle qui s’est levée contre l’hégémonie soviétique, celle des signataires de la Charte 77, des syndicalistes de Solidarnosc ou celle de Jan Patocka. C’est un européaniste convaincu. C’est aussi un critique farouche du « constructivisme européen » et de l’« ingenierie sociale » en vigueur à la Commission qui veut se substituer aux Etats, des « créations spontanées de l’histoire qui ont suffisamment prouvé leur viabilité ». Vaclav Klaus se méfie de la « bonté mythique universelle » en vigueur à Bruxelles qui nie la réalité des peuples.
            Comme les juges allemands de la cour de Karlsruhe, il a considéré que le traité de Lisbonne était une menace pour la démocratie. Le 15 novembre 2008, devant le Tribunal constitutionnel de Brno, il expliquait pourquoi son pays refuserait de voter le traité : « Si ce Traité entre en vigueur, il changera et la position internationale, et les conditions internes de notre pays. (…) Les organes, démocratiquement établis, de notre pays perdront leur droit de décision dans de nombreux domaines de la vie publique et ce droit sera confié à des organes de l'Union, qui ne sont pas soumis à un contrôle démocratique suffisant. Il sera ainsi permis aux organes de l'Union européenne d'appliquer leurs compétences dans des affaires concernant la vie de notre pays et de ses citoyens, et ce de leur plein gré et sans notre accord. (…) La limitation de souveraineté (dans le traité de Lisbonne, ndr) y est intégrée de manière cachée, implicite, elle est chiffrée dans des articles compliqués et des dispositions confuses. Le Traité de Lisbonne, s'il entre en vigueur, donne le droit – sans que l'opinion publique européenne ne s'en rende compte – aux organes de l'Union européenne de pouvoir décider par leurs résolutions de la souveraineté des états membres. Ceci est inacceptable. L'approfondissement de l'intégration européenne ne peut se faire de manière cachée, derrière le dos des citoyens des pays membres et ne peut non plus leur être imposée contre leur propre volonté. (…) Il conviendrait de se demander où est la source du pouvoir législatif et politique dans l'Union européenne. Le peuple en aucun cas, parce que le "peuple européen", le demos, n'existe pas. Le pouvoir dans l'Union européenne découle des institutions créées sur base de contrats et accords intergouvernementaux. »
            C’est en se fondant sur cette analyse que Vaclav Klaus a refusé que son pays entrât dans la zone euro, pour s’en réjouir plus tard[6] : « La forme et la manière de l’intégration européenne constituent le noeud de la crise. (…) Nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants subirons les conséquences de notre inaptitude à apporter une solution et à réagir à la situation actuelle. (…) Une solution serait de laisser des pays comme la Grèce quitter la zone euro de façon amicale, en coopération avec l’UE ». Pour cette même raison, il aura refusé ensuite de signer le Mécanisme européen de stabilité[7], tout comme le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’Union économique et monétaire (SCG), mieux connu sous le nom de « pacte budgétaire »[8].
            Ce qui est intéressant dans la position de la République tchèque, c’est qu’il ne s’agit pas d’un pays en superbe santé financière qui pourrait se permettre de faire la fine bouche devant les exigences de l’Union. Comme la Hongrie, comme la Grèce, comme l’Islande ou encore l’Irlande, l’Italie, le Portugal ou l’Espagne, la république tchèque de Vaclav Klaus subit la violence de la crise financière de l’Union européenne. Même si elle ne fait pas partie de la zone euro, elle est fragilisée tant par la dépendance de ses exportations à la zone euro que par la structure de l’endettement de ses citoyens : comme les Hongrois, ses ménages ont souscrit des crédits, immobilier ou à la consommation, en francs suisses le plus souvent, presque jamais en florint ou en zlötis. Du coup, pour faire repartir une économie fondée sur l’industrie automobile, le vieil outil de la dévaluation n’était pas opérant. En revanche, la République tchèque n’a, malgré ses difficultés, jamais eu à faire appel à l’aide du FMI ni de l’Union européenne.
            Depuis le déclenchement de la crise, d’abord des subprimes en 2007-2008, puis de la dette souveraine européenne à partir de 2011, six pays européens ont demandé l’aide au FMI et à l’Union : Espagne, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie, Portugal, auxquels s’ajoute l’Islande. Cette île du nord du continent ne fait pas partie de l’Union mais de l’espace économique européen. Si l’on observe le sort de ces populations quatre ans après le déclenchement de la demande d’aide, un enseignement en ressort, très net et sans discussion : ceux qui ont accepté l’aide –et ils sont tous dans la zone euro- vont plus mal qu’avant. Les autres –Islande et Hongrie- s’en sont sortis.

            Soulevée en 2008, la question islandaise éclaire autant la nature profondément nocive de l’Union européenne que l’efficacité de l’arme que représente l’exercice démocratique.
            Que s’était-il passé ? Deux grandes banques islandaises, notamment l’Icesave, s’étaient déployées toutes voiles dehors aux Pays-Bas et au Royaume-Uni où elles proposaient des produits d’épargne à taux très attractifs. Dès l’été 2008, elles furent emportées par la crise des « subprimes » qui les contraignit à la cession de leurs activités. Le gouvernement britannique de Gordon Brown voulait, c’est normal, sauver de la banqueroute ses citoyens dont l’argent placé dans la banque islandaise Icesave était gelé.     Sans souci du ridicule, il utilisa la loi anti-terroriste (!) pour geler les actifs des filiales sur son sol. De son côté, le FMI menaça de ne pas verser de prêts pour sauver l’état islandais. Quant à l’Union européenne, elle avertit qu’elle refuserait l’entrée de l’Islande dans l’Union si elle ne remboursait pas les épargnants. Le gouvernement islandais s’inclina. C’était sans compter avec son peuple. Deux fois consulté par référendum, il refusa les accords négociés par ses dirigeants. Finalement, ces dernières trouvèrent la solution : d’abord, ce serait la maison mère d’Icesave et non pas les contribuables qui mettraient la main à la poche. Ensuite, les épargnants seraient remboursés en priorité sur les actionnaires et les créanciers obligataires. Fonds de retraite, assureurs, hedge funds, l’Association européenne de libre-échange, tous bien entendu attaquèrent l’Etat islandais. Sans succès.

             En cette nuit d’août où je marche sur la plage d’Hossegor, je ne le sais pas encore. Mais, dans un mois, la cour suprême islandaise répliquera aux plaignants financiers qui réclamaient leur mise : « Compte tenu du risque pour l'économie, le parlement n'avait pas seulement l'autorisation de le faire, mais était constitutionnellement obligé de protéger l'intérêt général ». Pour une fois, un organe juridique rappelait aux agents économiques la règle fondamentale du capitalisme : être actionnaire ou créancier, c’est prendre des risques et donc, accepter des pertes.

             La question hongroise, elle,  reste purulente en Europe. En 2008, le pays demanda une aide au FMI, à la Banque mondiale et à l’Union européenne. En échange, cette dernière exigea des « réformes structurelles » et la Hongrie s’inclina. Le hic est qu’un nouveau gouvernement fut ensuite élu en 2010 et qu’il n’avait pas la même notion du mot « structurel » : horresco referens, il décida, par exemple, de taxer les entreprises de communication et… les banques puis, pire encore, de réformer la Banque centrale du pays, en la plaçant sous contrôle gouvernemental. Une telle atteinte à la norme européenne ne pouvait qu’être sanctionnée : les représentants du FMI et de la Commission présents à Budapest en décembre 2011, date de la réforme, quittèrent la ville et refusèrent d’octroyer la nouvelle aide demandée par le pays. Croyez-vous que le pays s’effondra ? Que nenni… Certes, la situation économique n’est pas rose bonbon car le pays dépend des exportations vers une zone euro en récession mais elle est meilleure que celle de la France et, surtout, des pays qui ont accepté l’aide européenne.

             Quelles sont alors les conséquences des mesures d’ « aide » octroyées à l’Espagne, à la Grèce, à l’Irlande, à l’Italie ou au Portugal ? Poser la question c’est y répondre : la deuxième bataille qui fut livrée contre la Grèce, essentiellement par l'Allemagne et la France, se conclut par une déroute pour le pays. Idem pour l’Irlande et le Portugal. Quelles seront les prochaines cibles ? Car il y en aura d’autres. Le hic est que cette guerre monétaire est livrée au nom d’une Union morte depuis l’arrêt du 30 juin 2009 de la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe.

            A ces déchaînements de violences plus ou moins rangées, s’ajoutent les guéguerres entre Etats européens. Nous en avons déjà eu plusieurs ces quatre dernières années mais elles n'étaient pas nommées car non militaires.
             Tandis que la puissance politique et commerciale de l'Europe subit des coups de bélier de la part des pays émergents, ses états se livrent eux-mêmes à une guerre « hors frontières » sans merci. Elle se déroule sous nos yeux mais nous refusons de la voir.

 

 

 



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[2] Article 88.1 de la Constitution, dit amendement Lamassoure : « La République (…) a « consacré l'existence d'un ordre juridique communautaire intégré à l'ordre juridique interne et distinct de l'ordre juridique international ».

[3] Nommé secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique en 1985, il mena son pays sur la voie des réformes et mit fin à la guerre froide avec les Etats-Unis. Insuffisamment maîtrisées, ces deux politiques, appelées perestroïka et glasnot, se traduisirent par l’éclatement de l’Union soviétique (elle perd les ¾ de son territoire) et par un effondrement économique prolongé de la Russie (chute de près de la ½ du PIB sur la dernière décennie du millénaire).

[4] Diplomate américain au tournant des années1960-1970, artisan de la politique de la détente avec l’Union soviétique et du rapprochement avec la Chine.

[5] Président de la Commission européenne, désigné en novembre 2004 par le Conseil et renommé ensuite. Le nom du président de la Commission est soumis au vote des parlementaires européens.

[6] Propos tenus à Londres, le 3 mai 2012, lors du Credit Suisse Salon.

[7] Système d’aide sous forme d’institution financière internationale pouvant lever des capitaux sur les marchés financiers pour aider des Etats ou des banques privées en difficulté. Rappelons que la Banque centrale européenne n’a pas le droit d’apporter des fonds à des Etats.

[8] Ce traité est entré en vigueur le 1er janvier 2013, il suffisait que 12 états de l’Union monétaire le ratifient.

 

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